Porter le monde ne devrait pas être une vocation féminine

Fatigue, lucidité et résistance
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« Les femmes tiennent le monde à bout de bras » – une formule mille fois entendue, mille fois illustrée par des images de mères, d’infirmières, de militantes, de professeures, de travailleuses de l’ombre. Une reconnaissance apparemment flatteuse, mais qui masque une réalité brutale : ce que l’on présente comme une force est trop souvent une injonction silencieuse à l’abnégation. Derrière le panégyrique se cache une violence systémique : celle qui consiste à faire de la charge mentale, émotionnelle, sociale, une spécialité féminine, une sorte de vocation naturelle. Il est temps de déconstruire cette idée. Car porter le monde ne devrait jamais être une affaire de genre.

La charge de tout : une histoire de siècles


Depuis des siècles, les femmes ont été assignées à la sphère domestique, à la prise en charge des enfants, des malades, des anciens, des émotions, de la paix sociale. Cette assignation n’est pas un hasard ni un simple choix individuel : elle est le produit d’une longue histoire de normes sociales et de structures de pouvoir qui ont codifié le rôle féminin comme celui de la gardienne du foyer et de la communauté. Le capitalisme patriarcal a bien compris l’avantage à tirer de cette gratuité : sans les femmes, la reproduction de la force de travail serait impossible, et pourtant, cette contribution essentielle a été invisibilisée, ou plutôt absorbée dans le mythe du « don de soi féminin ». Derrière cette reconnaissance apparemment valorisante se cache une logique de profit et de contrôle : le travail de soin, pourtant indispensable, reste largement non rémunéré, peu valorisé et considéré comme une extension naturelle du rôle féminin, plutôt que comme un travail à part entière.

La féminisation du care – ce mot anglais difficile à traduire tant il concentre à la fois le soin, l’attention, la sollicitude et l’exploitation – n’est pas un hasard. Elle est le résultat d’un processus historique et culturel qui a progressivement attribué aux femmes, et seulement aux femmes, la responsabilité de veiller au bien-être des autres. De l’éducation des enfants à l’accompagnement des personnes âgées, en passant par l’entretien du foyer et la gestion des relations sociales, cette charge est devenue un véritable pilier invisible de la société. C’est un construit historique : une manière de faire reposer sur une moitié de l’humanité ce que l’autre refuse de porter, en légitimant ce déséquilibre par des stéréotypes qui présentent ces qualités – sollicitude, écoute, empathie, disponibilité – comme naturelles chez les femmes, et non comme des compétences sociales et émotionnelles universelles.

À force de répéter que « les femmes sont plus à l’écoute », on leur demande de tout écouter, de tout ressentir, d’anticiper les besoins des autres avant les leurs. À force de répéter qu’elles sont « naturellement plus attentives aux autres », on attend d’elles qu’elles s’oublient, qu’elles s’effacent, qu’elles mettent leur vie en suspens pour maintenir l’équilibre familial, social ou professionnel. Ce glissement pernicieux transforme des qualités humaines en devoirs de genre : la générosité devient une obligation, l’attention devient un travail sans reconnaissance, et la capacité à soutenir les autres devient une mesure de la valeur féminine. Les femmes ne sont plus seulement sollicitées pour leur compétence, mais pour ce que l’on pense être leur nature – un piège invisible qui enferme chaque génération dans un cycle de charge invisible, de fatigue et parfois de culpabilité.

Et cette invisibilisation n’a pas seulement des conséquences sociales ou économiques : elle a aussi un impact psychologique et physique. La répétition de ces injonctions silencieuses génère de l’épuisement émotionnel, une sensation d’être constamment en dette envers le monde, et parfois la conviction erronée que le repos ou la demande d’aide sont des faiblesses. Cette histoire millénaire de répartition inégale du soin montre que ce n’est pas seulement une question de volonté individuelle, mais un problème structurel qui nécessite de repenser en profondeur la manière dont nos sociétés valorisent et distribuent le care.

Le monde s’effondre… les femmes ramassent les morceaux


Qu’il s’agisse des crises climatiques, sociales, sanitaires ou économiques, les femmes sont toujours au front. Lors de la pandémie de Covid-19, elles étaient infirmières, caissières, aides-soignantes, mères à temps complet, enseignantes improvisées. Elles ont porté simultanément le poids du travail rémunéré et du travail domestique, souvent en télétravail ou en chômage partiel, mais jamais en repos. Derrière chaque sourire, chaque cours donné à distance, chaque repas préparé et chaque geste de soutien, il y avait une fatigue invisible, un effort qui ne figure sur aucun tableau de statistiques.

Aujourd’hui encore, alors que la crise écologique impose une transformation radicale de nos modes de vie, ce sont les femmes qui sont surreprésentées dans les luttes écologistes locales, dans les collectifs d’entraide, dans les démarches de résilience. Elles organisent des jardins partagés, sensibilisent leurs voisins aux économies d’énergie, prennent en charge la logistique des collectifs d’urgence, tout en continuant à gérer la sphère familiale. Et dans les familles, ce sont elles qui préparent les sacs de tri, qui lisent les étiquettes, qui s’informent, qui éduquent les enfants aux gestes éco-responsables. Chaque action, aussi petite soit-elle, participe à une réparation du monde à l’échelle microscopique, une réparation indispensable mais quasi invisible.

Le monde brûle, et ce sont elles qui remplissent les seaux d’eau. On appelle cela la « charge d’exister » : celle d’assurer la survie au quotidien, de maintenir les liens, de réparer ce qui casse, d’amortir ce qui chute. Cette charge n’a pas de nom officiel, n’a pas de reconnaissance sociale ou économique, et pourtant elle structure la vie de millions de femmes. Elle inclut tout : anticiper les problèmes, jongler entre les urgences, absorber les conflits, prendre soin de la santé physique et mentale des autres, gérer les émotions des enfants et des partenaires, préparer l’avenir dans un contexte incertain. Et parce qu’elle est invisible et continue, elle épuise profondément.

Ce fardeau permanent crée une tension entre désir de contribuer et besoin de se préserver. Les femmes apprennent très tôt à prioriser les autres avant elles-mêmes, à transformer la fatigue en routine, à sourire même lorsqu’elles sont au bord de l’épuisement. Mais cette « résilience » n’est pas un super-pouvoir : c’est le résultat d’un système qui leur demande de combler toutes les fissures du monde, sans jamais leur fournir le soutien ou la reconnaissance qui devrait accompagner un tel investissement. Ainsi, porter le monde devient non seulement une habitude, mais un rôle imposé, qui façonne l’existence même de celles qui en assurent la survie.

Le piège de l’héroïsation


Ce que la société patriarcale a de plus pernicieux, c’est sa capacité à transformer la violence et la surcharge en vertu. Les femmes « courageuses », les mères « formidables », les militantes « infatigables » sont encensées, célébrées, parfois même décorées ou médiatisées, à condition qu’elles se taisent sur ce que tout cela leur coûte réellement. Derrière chaque compliment se cache une injonction implicite : continuer, ne pas se plaindre, ne pas se reposer, et surtout ne pas remettre en cause l’organisation injuste qui les fait travailler sans reconnaissance.

Cette glorification de la résilience féminine a un double effet. D’une part, elle valorise le dévouement et la capacité à soutenir les autres, donnant l’illusion d’un choix volontaire et héroïque. D’autre part, elle invisibilise le coût réel de cet engagement : l’épuisement physique et émotionnel, la perte de temps pour soi, les sacrifices professionnels et personnels. L’héroïsation devient un moyen de faire porter la responsabilité du fonctionnement du monde sur les épaules des femmes, tout en les empêchant de dénoncer l’injustice de cette charge.

Les femmes qui refusent de se plier à cette image héroïque sont souvent stigmatisées : elles sont perçues comme égoïstes, froides, carriéristes, ou indignes. Pourtant, leur choix de poser des limites, de déléguer ou de se retirer temporairement du rôle de soutien constant est un acte légitime, qui remet en question non pas leur valeur, mais la structure qui les épuise. L’héroïsation fonctionne comme un piège silencieux : elle transforme l’abnégation en vertu et le sacrifice en norme, tout en rendant invisible la souffrance qui en découle.

Ce piège a des conséquences tangibles sur la santé mentale et physique. Burn-out, dépression, anxiété chronique, fatigue persistante : autant de symptômes que la société continue de considérer comme des faiblesses individuelles plutôt que comme des signes d’un système qui repose sur l’inégalité. L’héroïsation enferme les femmes dans un rôle sacrificiel qui semble valorisant, mais qui les prive de liberté et de reconnaissance réelle.

Dire que porter le monde ne devrait pas être une vocation féminine, ce n’est pas nier les capacités des femmes. C’est reconnaître que ces capacités ne doivent jamais être exploitées au détriment de leur santé, de leur autonomie et de leur bien-être. C’est refuser que la valeur d’une femme soit toujours mesurée à l’aune de son dévouement, et rappeler que le courage et l’attention ne sont pas des qualités intrinsèquement féminines, mais humaines. Les héroïnes, comme on les appelle, ne doivent pas être des modèles obligatoires : elles devraient avoir le droit de ne pas jouer ce rôle sans être jugées, sans culpabilité, sans pression sociale.

Déléguer ou partager ? L’enjeu de la redistribution


L’objectif n’est pas simplement de remplacer une inégalité par une autre, ni de demander aux hommes de porter à leur tour ce fardeau comme un simple devoir moral. Il s’agit de repenser la répartition du travail invisible et des responsabilités émotionnelles de manière structurelle. Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un porte seul la charge de l’existence ? Pourquoi les mêmes épaules supportent-elles, génération après génération, l’invisibilité du care et la gestion des crises quotidiennes ? La vraie question est celle du modèle lui-même : comment créer une société où les tâches essentielles à la vie commune, matérielles et émotionnelles, ne reposent pas sur un genre particulier mais sont partagées collectivement ?

Partager implique un changement concret et à plusieurs niveaux. Dans les foyers, cela suppose une répartition réelle et équitable des tâches domestiques et émotionnelles : cuisine, ménage, suivi scolaire, organisation familiale, soins aux proches. Cela suppose aussi une remise en question des rôles assignés aux enfants dès le plus jeune âge, en leur donnant la possibilité d’apprendre à gérer, à écouter et à prendre soin sans hiérarchie de genre.

Dans les entreprises, la valorisation des métiers du lien est cruciale. Les métiers du soin, de l’éducation, du social, de l’accompagnement ou de l’organisation, majoritairement féminisés, doivent être reconnus non seulement pour leur utilité sociale, mais aussi pour leur charge et leur compétence. Il s’agit de revaloriser les rémunérations, mais aussi le temps et l’énergie investis, afin que le care ne soit plus un travail invisible assumé par défaut.

Au niveau des politiques publiques, la redistribution passe par des mesures concrètes : repenser le temps de travail, faciliter l’accès aux congés parentaux pour tous, renforcer les services de proximité et de soutien, garantir un accès équitable aux soins et à l’éducation. La redistribution ne doit pas être seulement financière, elle doit aussi être temporelle et émotionnelle.

Dans l’imaginaire collectif, la redistribution signifie enfin rompre avec les stéréotypes de genre : arrêter de lier le féminin au sacrifice et l’attention aux autres à la nature biologique. Il s’agit de construire une culture où l’empathie, la responsabilité et la capacité à soutenir les autres sont des compétences humaines, accessibles à tous, sans distinction de sexe.

Redistribuer, c’est aussi inviter les hommes à apprendre non seulement à faire, mais à ressentir, à écouter, à s’impliquer sans attendre des applaudissements ou une reconnaissance immédiate. L’égalité ne se décrète pas : elle se construit dans les détails du quotidien, dans les gestes invisibles, dans les conversations, dans les décisions partagées et dans le soutien mutuel. Repenser la répartition, c’est permettre à chacun et chacune de contribuer sans s’épuiser, et surtout, c’est donner aux femmes le droit de respirer.

Et si on laissait les femmes respirer ?


Que se passerait-il si, pour une fois, on disait aux femmes : « Vous avez le droit de ne pas porter » ? Le droit de ne pas sauver, de ne pas amortir, de ne pas arranger, de ne pas tout comprendre, de ne pas s’excuser. Le droit de ne pas répondre aux attentes implicites, de ne pas être disponibles à tout instant, de ne pas transformer leur vie en plan de secours permanent pour les autres.

Imaginer ce monde, c’est comprendre que la fatigue, la colère, la dépression ou le burn-out ne sont pas des failles individuelles mais des signaux d’un système qui épuise celles qui portent l’essentiel. La reconnaissance de cette charge invisible et de son impact devrait être collective. Il ne s’agit pas seulement de réduire le fardeau, mais de repenser nos structures sociales, familiales, professionnelles et politiques pour que chacun partage la responsabilité de la survie, de la vie quotidienne et du soin.

Laisser les femmes respirer, c’est permettre à leur énergie de se déployer autrement, pour elles-mêmes, pour leurs projets, pour leurs rêves, sans culpabilité ni jugement. C’est offrir un espace où le repos n’est pas un luxe mais un droit. C’est reconnaître que leur valeur ne se mesure pas à leur capacité à soutenir le monde, mais à ce qu’elles sont, avec leurs forces et leurs limites.

Le monde n’a pas besoin de femmes héroïques, toujours disponibles, toujours fortes, toujours prêtes à réparer. Il a besoin de justice, d’équité, de solidarité, d’organisation collective. Il a besoin de structures qui fonctionnent sans dépendre de l’abnégation d’un seul groupe, de modèles où la charge est partagée, où les responsabilités sont équilibrées, où la vie est réellement collective.

Alors, peut-être, si nous osions poser cette question, le monde découvrirait ce que signifie réellement vivre ensemble : avec attention, avec soin, avec humanité, mais sans que ce soit toujours les mêmes qui s’épuisent en silence. Et alors, pour la première fois, les femmes pourraient respirer, pleinement, sans avoir à porter le monde sur leurs épaules.

Lire pour aller plus loin

  • Silvia Federici – Le capitalisme patriarcal : Pour comprendre comment l’exploitation domestique a été pensée dans le système capitaliste.
  • Elsa Dorlin – Se défendre : Une histoire féministe de la violence, essentielle pour penser la résistance au-delà du pacifisme assigné aux femmes.
  • Laure Murat – Fille de femme : Une enquête intime et politique sur la condition féminine, entre mémoire familiale et critique sociale.
  • Camille Froidevaux-Metterie – Un corps à soi : Pour penser la réappropriation du corps féminin hors des assignations traditionnelles.

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