Rhétorique et argumentation : de l’arme de domination à l’outil d’émancipation

Rhétorique et argumentation : de l’arme de domination à l’outil d’émancipation
Passer d’un discours qui enferme à une parole qui émancipe : la puissance de l’argumentation consciente.

Imaginez l’Agora d’Athènes au Ve siècle avant notre ère. Les citoyens s’assemblent pour décider du sort de la cité. Les voix s’élèvent, les débats s’enflamment. Au milieu de la foule, certains hommes se détachent : leurs mots coulent avec assurance, ils construisent des arguments précis, anticipent les objections et manipulent habilement les émotions de l’auditoire. Ce sont les sophistes et orateurs. Pour eux, la parole est un instrument de pouvoir. Pour les autres, la plupart des citoyens, écouter ou acquiescer est tout ce qui est possible. La rhétorique est concentrée entre les mains d’une minorité, et cette concentration est ce qui lui donne sa force de domination.

Cette scène antique n’est pas qu’un souvenir historique : elle illustre un phénomène toujours actuel. La rhétorique et l’argumentation ne sont pas seulement des outils de communication. Ce sont des instruments qui façonnent les opinions, légitiment des décisions et structurent les rapports de pouvoir. Ceux qui savent manier les mots peuvent influencer, contrôler et orienter la pensée collective. Ceux qui n’y ont pas accès restent spectateurs, souvent silencieux, parfois soumis.

La rhétorique comme arme de domination

Le pouvoir de la parole est intimement lié à la maîtrise de la rhétorique. Dans les sociétés anciennes, seuls certains groupes avaient accès à cet apprentissage. À Rome, Cicéron, célèbre orateur et avocat, pouvait modeler l’opinion publique par la force de ses discours. Sa rhétorique lui permettait non seulement de convaincre un tribunal, mais aussi d’influencer les décisions politiques et la perception que les citoyens avaient du pouvoir. Mais qui d’autre pouvait faire la même chose ? Peu de monde. La parole, structurée et persuasive, était concentrée dans les mains d’une élite.

Au Moyen Âge, les universités et monastères étaient les gardiens de l’apprentissage. Les maîtres formaient des élites capables de raisonner, de structurer leurs arguments et de convaincre par la parole. Mais la majorité de la population, les paysans et les femmes pour la plupart, restaient exclues. La rhétorique servait donc à légitimer les hiérarchies sociales, à renforcer les privilèges et à maintenir l’ordre établi.

Même dans nos sociétés modernes, on retrouve cette concentration. Les politiques, les avocats, les journalistes et certains intellectuels maîtrisent les codes de la persuasion. Les décisions publiques, souvent présentées comme rationnelles et objectives, reposent sur des techniques d’influence que le grand public ne connaît pas toujours. La rhétorique reste ainsi une arme subtile, mais puissante, de domination sociale et politique.

Quand la rhétorique devient émancipation : le rôle de l’éducation

Pour que la rhétorique cesse d’être un instrument de pouvoir concentré et devienne un outil d’émancipation, il faut démocratiser son apprentissage. Former toutes et tous à penser de manière critique, à structurer ses idées et à défendre ses opinions, c’est réduire les inégalités. Une population formée peut participer pleinement au débat public, contester l’injustice et prendre part aux décisions collectives.

L’éducation joue un rôle central. Les écoles et universités qui enseignent l’art de la parole et de l’argumentation donnent aux élèves les moyens de s’exprimer, de raisonner et de débattre. Mais l’apprentissage ne s’arrête pas aux murs de la classe. Les ateliers de débat, les associations, les clubs de citoyens ou même les espaces numériques sont des lieux où la rhétorique peut se pratiquer et se diffuser.

Prenons l’exemple contemporain des mouvements pour le climat. Des jeunes du monde entier ont appris à formuler leurs revendications de manière claire, à structurer leurs arguments et à convaincre des adultes, des journalistes et parfois même des responsables politiques. Là où autrefois la parole des jeunes aurait été ignorée, elle devient écoutée et prise en compte. L’accès aux techniques de l’argumentation transforme leur action : le savoir rhétorique cesse d’être un privilège et devient un instrument de mobilisation et d’émancipation.

La rhétorique dans le dialogue et la collaboration

Démocratiser la rhétorique ne signifie pas seulement enseigner à parler, mais aussi apprendre à écouter. L’argumentation véritable repose autant sur la capacité d’entendre que sur celle de convaincre. Dans un dialogue, comprendre le point de vue d’autrui, anticiper ses objections et répondre de manière raisonnée est tout aussi important que construire son propre discours.

Dans le monde professionnel, la pratique de la rhétorique comme outil d’émancipation transforme les rapports hiérarchiques. Une équipe où chacun sait défendre ses idées et répondre aux arguments des autres est une équipe plus équitable. Les décisions ne reposent plus sur le pouvoir implicite d’un individu, mais sur le dialogue et la coopération. La rhétorique cesse d’être un instrument de domination et devient un levier de participation et de justice collective.

Illustrations historiques et contemporaines

L’histoire offre de nombreux exemples de rhétorique émancipatrice. Cicéron, malgré sa position dans l’élite, a parfois utilisé la parole pour défendre des causes justes et la loi. Martin Luther King a mobilisé des millions de personnes grâce à la force de ses discours, non pour dominer, mais pour émanciper et créer des changements sociaux. Nelson Mandela, en Afrique du Sud, a démontré que la parole peut construire des ponts, négocier la paix et transformer une société. Aujourd’hui, les espaces numériques multiplient les opportunités. Les plateformes citoyennes, les clubs de débat en ligne, les podcasts pédagogiques et les vidéos éducatives offrent à chacun la possibilité d’apprendre et de pratiquer la rhétorique. La parole ne reste plus concentrée : elle se diffuse, devient partagée et accessible. La rhétorique est alors un instrument de liberté et d’égalité, permettant à chacun de prendre part aux décisions collectives et aux débats publics.

Conditions d’une rhétorique émancipatrice

Pour que la rhétorique et l’argumentation remplissent pleinement leur rôle émancipateur, plusieurs conditions doivent être réunies :

  1. Accessibilité universelle : L’apprentissage de la parole et de l’argumentation doit être inclusif et ouvert à tous, indépendamment du genre, du statut social ou de l’âge.
  2. Dialogue et écoute : Convaincre ne signifie pas écraser l’autre. Écouter, comprendre et répondre avec raison sont des compétences centrales.
  3. Pratique collective : La rhétorique se renforce dans les espaces collaboratifs, où chacun peut parler et être entendu, réduisant ainsi les asymétries de pouvoir.

Les bénéfices d’une maîtrise partagée

Quand la rhétorique est partagée, elle devient un moteur de citoyenneté. Elle permet à chacun de participer activement aux débats, de défendre ses intérêts, de contester l’injustice et de coopérer pour construire des décisions collectives éclairées. Elle favorise l’autonomie intellectuelle, la confiance en soi et l’engagement social. La maîtrise collective de la parole transforme la société en un espace dans lequel la voix de tous, compte.

La rhétorique et l’argumentation ne sont ni intrinsèquement bonnes ni mauvaises. Leur impact dépend de qui les détient et de qui y a accès. Concentrées entre les mains d’une minorité, elles deviennent des instruments de domination. Partagées et enseignées largement, elles se transforment en outils d’émancipation et de participation active. La maîtrise collective de la parole est un moteur d’égalité, de liberté et de citoyenneté. Dans un monde où l’information circule rapidement et où les décisions collectives se multiplient, démocratiser la rhétorique et l’argumentation n’est pas seulement souhaitable, c’est essentiel.

Que lire pour aller plus loin

  1. Aristote, Rhétorique – Pour comprendre les fondements de l’art de convaincre et de persuader.
  2. Chaim Perelman, Traité de l’argumentation – Pour explorer la logique de l’argumentation et son rôle dans la société moderne.
  3. Michel Foucault, L’Ordre du discours – Pour analyser comment le langage et les discours structurent les rapports de pouvoir.
  4. Noam Chomsky, La Fabrication du consentement – Pour observer comment les médias utilisent la rhétorique pour influencer et contrôler l’opinion publique.

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