Le patriarcat ne se maintient pas seulement par la domination visible.
Il survit aussi parce qu’il est intégré, transmis et parfois défendu par celles-là mêmes qu’il contraint.
On se trompe souvent d’ennemi.
On cherche le patriarcat chez les hommes, dans leurs décisions, leurs lois, leurs abus visibles. Mais on oublie une chose beaucoup plus dérangeante : une grande partie de la police des femmes est assurée par les femmes elles-mêmes.
Cette réalité est difficile à entendre parce qu’elle casse un récit confortable. Celui qui voudrait des dominants clairement identifiés et des dominées naturellement solidaires. Or le pouvoir ne fonctionne jamais ainsi. Il est d’autant plus efficace qu’il se diffuse, qu’il se partage, qu’il se transmet. Quand un système parvient à faire intérioriser ses règles, il n’a plus besoin de contraindre. Il observe.
Non pas parce que les femmes seraient foncièrement cruelles.
Mais parce qu’on leur a appris à l’être.
Appris très tôt. Dans les injonctions déguisées en conseils. Dans les compliments conditionnels. Dans l’idée qu’il existe une bonne manière d’être une femme et mille mauvaises. Appris dans l’espace public, dans la famille, à l’école, au travail. Et surtout dans ces lieux qui prétendent parler pour les femmes.
Depuis des décennies, les femmes ont intégré les règles d’un monde construit par et pour le regard masculin, au point de les faire respecter entre elles avec un zèle parfois redoutable. Le jugement ne vient plus seulement d’en haut. Il circule horizontalement. Il devient diffus, constant, presque banal. Il s’insinue dans les conversations, les regards, les silences gênés, les petites phrases qui semblent anodines mais qui blessent durablement parce qu’elles rappellent à l’ordre.
Le corps est le premier champ de bataille. Il l’a toujours été.
Trop mince, trop grosse, trop vieille, trop jeune, trop sexy, pas assez. Toujours trop ou pas assez. Le corps féminin n’existe jamais pour lui-même. Il est sans cesse évalué, commenté, interprété. Et ce ne sont pas seulement les hommes qui commentent. Ce sont des femmes, souvent, qui observent, comparent, évaluent, rappellent à l’ordre. Comme si chacune devenait la gardienne d’une norme qu’elle n’a pourtant pas choisie, mais qu’elle se sent chargée de faire respecter.
Cette violence-là n’est pas accidentelle. Elle n’est pas une dérive individuelle. Elle est le produit d’une pédagogie sociale. Et les journaux féminins y ont joué — et continuent de jouer — un rôle central.
Ces magazines se sont construits sur une promesse : accompagner les femmes, les comprendre, leur donner des clés. En réalité, ils ont surtout appris aux femmes à se regarder avec les yeux d’un juge. À découper leur corps en défauts à corriger. À penser chaque étape de leur vie comme un problème à gérer : la jeunesse à optimiser, la maternité à rentabiliser, la maturité à dissimuler, le vieillissement à combattre.
Sous couvert de conseils bienveillants, ils ont diffusé une idée obsessionnelle : une femme doit se tenir. Se tenir physiquement. Moralement. Socialement. Émotionnellement. Elle doit être désirable, mais pas trop. Ambitieuse, mais pas dérangeante. Libre, mais jamais incontrôlable. Toute sortie du cadre devient suspecte, toute indifférence au regard extérieur devient inquiétante.
Alors les femmes ont appris.
Elles ont intégré ces règles comme des lois naturelles. Et elles les ont transmises. De mère en fille. De collègue à collègue. D’amie à amie.
Parfois avec plus de sévérité encore, parce que le jugement venant d’une femme semble plus légitime, plus intime, plus indiscutable. Comme si le système se rendait invisible en parlant avec une voix féminine, en se déguisant en bon sens, en réalisme, en “ce qui est comme ça”.
C’est ici que le féminisme devient réellement inconfortable.
Parce qu’il ne suffit pas de dénoncer ce qui vient des hommes. Il faut aussi accepter de regarder ce que nous reproduisons. Les réflexes de jugement. Les comparaisons automatiques. Les critiques déguisées en conseils. Les normes répétées “pour ton bien”. Tout ce qui maintient l’ordre sans jamais avoir l’air violent.
Sortir de ce schéma ne veut pas dire tout accepter, tout célébrer, tout approuver. Cela veut dire refuser de participer à la police ordinaire des femmes. Refuser d’être le relais docile d’un ordre qui nous abîme tout en prétendant nous protéger.
Cela veut dire comprendre que la liberté des autres femmes n’est pas une menace. Qu’elle n’enlève rien. Qu’elle ne prend pas de place. Qu’elle en ouvre.
Tant que les femmes continueront à se juger selon des critères qu’elles n’ont pas inventés, le patriarcat n’aura même plus besoin de se défendre. Il se contentera d’observer, pendant que nous ferons le travail à sa place.
Penser, ici, n’est pas abstrait. Penser, c’est désobéir.
Désobéir à ce qui a été transmis comme naturel.
Désobéir à ce regard intérieur qui parle avec une voix étrangère.
Désobéir à l’idée qu’il faudrait se conformer pour être légitime.
Et c’est peut-être là que commence quelque chose de réellement subversif :
au moment précis où les femmes cessent d’être les gardiennes d’un ordre qui ne les a jamais libérées.
