Gouverner par l’exclusion : Trump, la politique migratoire et la violence d’État légitimée

Sous le drapeau, l’exclusion : la politique migratoire américaine en action.
Sous le drapeau, l’exclusion : la politique migratoire américaine en action.

« Protéger les frontières », « assurer la sécurité », « défendre la souveraineté nationale » : les mots sont connus, répétés, martelés. Ils forment un discours rassurant, presque technique, qui donne à la politique migratoire l’apparence d’une gestion rationnelle. Sous l’administration Trump, cette rhétorique a pourtant servi de paravent à une réalité bien plus brutale : une politique d’exclusion systématique, assumée, et parfois mortelle. Derrière les décrets, les restrictions d’entrée et les opérations policières, ce sont des vies humaines qui ont été déplacées, brisées, et, dans certains cas, perdues. Il est temps de regarder cette politique pour ce qu’elle est : non pas une simple orientation administrative, mais un choix idéologique qui a normalisé la violence d’État.

La frontière comme instrument politique

Dès son arrivée sur la scène politique nationale, Donald Trump a fait de la question migratoire un pilier central de son pouvoir. La frontière n’était plus seulement une ligne géographique, mais un symbole politique, un outil de mobilisation électorale. En désignant les migrants comme une menace — économique, sécuritaire, culturelle — il a construit un récit simplificateur, opposant un « nous » supposément en danger à un « eux » présenté comme envahissant.

Ce récit s’est rapidement traduit en actes. Interdictions d’entrée visant certains pays, restrictions drastiques de visas, durcissement des procédures d’asile : chaque mesure renforçait l’idée que certaines nationalités, certaines origines, étaient indésirables par essence. La décision de refuser l’entrée aux États-Unis à des ressortissants de plusieurs pays, y compris dans le cadre d’événements internationaux comme la Coupe du monde, illustre cette logique. Sous couvert de sécurité, c’est une hiérarchie implicite des vies et des appartenances qui s’est installée : tous ne sont pas égaux face au droit de circuler, de participer, d’exister dans l’espace mondial.

Cette instrumentalisation de la frontière dépasse largement le cadre migratoire. Elle installe une vision du monde où l’exclusion devient un mode de gouvernement, et où la fermeture est présentée comme une vertu politique.

Quand l’administration tue sans le dire

La violence de cette politique ne se manifeste pas seulement dans les discours ou les lois, mais dans leurs conséquences concrètes. Sous l’autorité de l’État fédéral, des opérations de l’ICE ont conduit à des arrestations brutales, des détentions prolongées et des conditions de rétention dénoncées par de nombreuses organisations de défense des droits humains. Dans ce contexte, deux personnes sont mortes, directement liées aux interventions et aux conditions imposées par cette politique migratoire.

Ces morts ne sont pas le résultat d’une bavure isolée ou d’un accident imprévisible. Elles sont l’aboutissement d’un système qui accepte le risque de la mort comme un dommage collatéral acceptable. Lorsqu’un État prive des individus de soins adéquats, les maintient dans des conditions de stress extrême ou les expose à des violences physiques et psychologiques, il engage sa responsabilité. La mort devient alors administrative : personne n’appuie sur la gâchette, mais tout le monde participe à la chaîne qui y conduit.

Refuser de qualifier ces décès comme politiques, c’est accepter que l’État puisse exercer une violence létale sans jamais avoir à en répondre moralement.

L’ICE : une police encouragée à dépasser les limites

L’Immigration and Customs Enforcement n’a pas été créée par Trump. Mais son mandat a été élargi, durci et idéologiquement renforcé sous son administration. Les agents ont été encouragés à multiplier les arrestations, à intervenir dans des lieux jusque-là relativement protégés — écoles, hôpitaux, lieux de travail — et à agir avec une marge de manœuvre de plus en plus large.

Ce durcissement n’était pas implicite : il a été assumé, revendiqué, et politiquement valorisé. Chaque opération spectaculaire, chaque chiffre d’expulsions brandi comme un trophée, envoyait un message clair : la fermeté n’était pas seulement permise, elle était attendue. Dans ce contexte, les débordements ne sont pas des dérives, mais des conséquences logiques d’un système qui récompense la peur et la brutalité.

Lorsque le pouvoir politique soutient publiquement une police dans ses excès, il transforme la violence en outil de gouvernance. Les agents ne sont plus seulement des exécutants, ils deviennent les vecteurs d’une idéologie qui considère certains corps comme expulsables, enfermables, sacrifiables.

Une violence rendue acceptable

Ce qui rend cette politique particulièrement dangereuse, ce n’est pas uniquement sa dureté, mais sa banalisation. Les morts en détention, les familles séparées, les expulsions expéditives sont devenues des éléments de décor du débat public, rapidement évoqués puis relégués au second plan. L’indignation s’émousse à mesure que la répétition installe l’habitude.

Cette acceptation progressive révèle une transformation profonde de la norme démocratique. Lorsqu’une société tolère que des personnes meurent dans le cadre d’une politique administrative sans remise en question majeure, elle redéfinit implicitement les limites de ce qui est acceptable. La violence cesse d’être un scandale pour devenir un outil parmi d’autres.

Trump n’a pas seulement gouverné par la loi, il a gouverné par le déplacement du seuil moral. En rendant pensable et défendable l’exclusion radicale, il a ouvert un espace dans lequel la violence d’État peut s’exercer sans provoquer de rupture politique majeure.

Penser, ici, c’est refuser la normalisation

Dire que Trump n’est plus au pouvoir ne suffit pas à refermer cette parenthèse. Les structures, les pratiques et les imaginaires qu’il a renforcés demeurent. Penser cette politique migratoire, ce n’est pas s’en tenir à un bilan partisan, c’est interroger ce qu’elle dit de nos démocraties contemporaines : leur capacité à exclure, à hiérarchiser les vies, à tolérer la mort lorsqu’elle concerne les plus vulnérables.

Penser, c’est refuser de considérer ces morts comme des faits divers.
Penser, c’est rappeler qu’aucune frontière, aucune compétition internationale, aucun calcul électoral ne justifie la négation de la dignité humaine.
Penser, enfin, c’est désobéir au récit qui présente la violence comme une nécessité.

Car lorsqu’un État choisit d’exclure au point de tuer, même sans le dire, ce n’est plus la loi qui protège la démocratie, mais la vigilance de celles et ceux qui refusent de s’y soumettre moralement.

Lire pour aller plus loin

Achille Mbembe – Politiques de l’inimitié
Un ouvrage essentiel pour comprendre comment les États contemporains construisent des figures de l’ennemi, légitiment l’exclusion et rendent certaines vies dispensables. Mbembe éclaire les mécanismes par lesquels la frontière, la sécurité et la peur deviennent des outils de gouvernement, au prix d’une dégradation profonde de l’idéal démocratique.

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