Charge mentale, charge sociale, charge d’exister : les femmes tiennent tout, même l’effondrement du monde

Fatigue, lucidité et résistance
Fatigue, lucidité et résistance

Quand la liste ne finit jamais.

« N’oublie pas le rendez-vous du petit. Pense au mail pour la prof. La lessive, le repas de ce soir… et le cadeau pour maman ? »
Le cerveau tourne, la liste s’allonge, le repos n’existe pas. Ce que l’on appelle “charge mentale” n’est qu’un nom trop petit pour un fardeau immense. En dessous, s’empilent la charge sociale, la charge affective, la charge écologique, la charge d’exister. Tout ce qui pèse sans jamais se voir.
Les femmes ne gèrent plus seulement un foyer : elles amortissent la société, réparent les fissures du monde, absorbent les secousses et les silences. Elles tiennent. Trop.

Charge mentale : penser pour deux, penser pour tous

Il ne s’agit pas uniquement de faire, mais de prévoir. De sentir avant même qu’on demande. De penser aux couches, aux courses, aux factures, à tout ce qui tomberait si elles cessaient de penser. Le monde repose sur leur mémoire. On les félicite parfois de “si bien gérer”, mais personne ne se demande ce que cette gestion coûte. Même dans les couples qui se disent modernes, l’organisation reste féminine, invisible, automatique. Elles délèguent l’action, mais jamais la pensée. Elles gardent la carte, le plan, la responsabilité du fil qui relie tout. Elles pensent pour deux, pour tous, pour toujours.

Charge sociale : apaiser, relier, consoler

Ne pas oublier les anniversaires. Penser aux parents âgés. Répondre au message de l’amie en détresse. Trouver les mots justes, calmer les colères, faire en sorte que tout tienne. Dans les familles, les équipes, les groupes d’amis, elles cousent le tissu relationnel comme on recoud un drap usé. On leur dit qu’elles sont formidables, attentionnées, indispensables. Mais on attend d’elles qu’elles le soient toujours. On les remercie d’avoir de “l’empathie”, comme si c’était une qualité génétique, une servitude héréditaire. Elles tiennent la paix du monde social, sans que personne ne tienne la leur.

Charge écologique : réparer le désastre sans jamais l’avoir causé

Éteins la lumière. Trie mieux. Ne jette pas. Cuisiner local, laver vert, consommer juste. Porter la planète sur ses épaules pendant que d’autres la pillent. Les femmes gèrent l’angoisse climatique en silence. Elles tentent de sauver la Terre depuis leurs cuisines, à coups de bocaux et de bonne volonté. On leur demande d’être exemplaires, raisonnables, responsables — et surtout, calmes. Elles réparent un monde malade en s’excusant presque d’être fatiguées. Leur culpabilité sert d’énergie renouvelable à la société.

Charge d’exister : être tout et son contraire

Belle, mais naturelle. Ambitieuse, mais douce. Forte, mais pas trop. Disponible, mais libre. On leur intime d’être parfaites sans jamais sembler y penser. Sourire sans être séductrice, s’affirmer sans déranger, s’effacer sans disparaître. La société les dresse à l’équilibre impossible, ce numéro de funambule où chaque faux pas coûte une étiquette. Être une femme, c’est marcher sans filet sur la corde raide de l’image. C’est exister sous condition, avec grâce, sans plainte, sans pause.

Pourquoi elles tiennent encore ?

Parce qu’elles n’ont pas le choix. Parce qu’on leur a appris que tout repose sur elles. Parce que la survie du foyer, des enfants, du lien, dépend de leur endurance. Elles tiennent par devoir, par amour, par peur du vide que leur absence laisserait. Mais cette solidité épuise, cette force devient prison. Et le prix de cette endurance silencieuse, c’est l’effondrement intérieur.

Et si on laissait tomber ?

Pas tout, juste le mythe de la femme pilier. Désobéir au “care”, c’est refuser de tout absorber seule. C’est apprendre à dire non sans honte, à poser les armes mentales, à respirer sans permission. C’est créer des espaces de repos et de parole, où la fatigue devient politique, où le partage redevient possible. Ce n’est pas une faiblesse, c’est un geste de survie. Une résistance douce, mais radicale : celle de refuser de tenir le monde à bout de bras.

Pour que tomber ne soit plus un privilège masculin.

📚 À lire pour aller plus loin :

  1. Mona Chollet – Réinventer l’amour
    Pour comprendre comment les normes amoureuses participent à la surcharge affective des femmes.
  2. Sandra Laugier – Le care, une approche morale de la démocratie
    Un livre essentiel pour penser le soin comme pilier du lien social à condition qu’il soit partagé.
  3. Corinne Morel Darleux – Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce
    Un essai poétique et politique sur le refus de l’injonction à la résilience individuelle, et la nécessité de désobéir collectivement.

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