C’est tombé aux informations, presque en douceur, comme si l’annonce devait glisser sans bruit : la durée de cotisation ne bouge pas, mais son application est repoussée à septembre 2026. Présenté comme un geste, un “ajustement”, un mot technique censé apaiser les esprits. En vérité, c’est le contraire : une manière de dire « on recule » sans jamais vraiment changer de direction.
Sur le fond, rien n’évolue. Pour la génération 1968, ce sera 63 ans et neuf mois. Trois mois de “souffle”, trois mois de répit symbolique, trois mois qu’on brandit comme une mesure sociale alors que c’est à peine une variation de calendrier. Un décalage de surface, rien de plus. Une concession qui a l’apparence de la générosité, mais qui n’en a pas la substance.
On appelle ça un geste politique, alors que ce n’est qu’un feu de paille — un éclair dans la nuit destiné à illuminer quelques heures le plateau des JT sans rien éclairer du problème réel. Et pendant que les ministres réécrivent la sémantique pour faire croire à une pause, la mécanique reste intacte : celles et ceux qui ont des carrières hachées continueront de travailler plus longtemps. Ceux dont les corps ont encaissé des années de métiers pénibles seront logés à la même enseigne. Les femmes, toujours pénalisées par les interruptions de carrière et les temps partiels, n’y gagnent strictement rien.
Hier encore, sur les chaînes d’info, on entendait cette petite musique rassurante : “La réforme est suspendue.” “Elle sera réexaminée.” “Les modalités évoluent.” Une langue codée qui dit beaucoup par ce qu’elle ne dit pas : la suspension n’est pas l’abandon. Le décalage n’est pas un allègement. Et repousser à 2026 ne donne pas une seconde de vie en plus à celles et ceux qui la passent à tenir debout grâce à des anti-inflammatoires.
On tente de vendre l’idée d’une respiration. Mais c’est une respiration en trompe-l’œil, un airbag politique pour contenir la colère et donner l’impression d’écoute. En réalité, le gouvernement ne lâche rien. Il déplace seulement les bornes, comme on déplace une chaise sans jamais changer de pièce.
L’État a menti, encore. Pas frontalement, pas brutalement — non, avec cette douceur administrative qui enveloppe le mensonge dans un vocabulaire lisse. Il dit “responsabilité”, “avenir”, “équilibre du système”. Il ne parle jamais de fatigue accumulée, de dos écrasés, de vies qui ne se comptent pas en trimestres mais en usure.
Trois mois de gagnés ? Non. Trois mois d’écran de fumée.
Un geste ? Non. Un effet d’annonce.
Un changement ? Non. Un habillage neuf pour une politique qui ne bouge pas.
La colère, elle, continue. Elle ne prend pas sa retraite. Et elle n’est pas prête d’être “repoussée à plus tard”.

