« Nous sommes en train de disparaître. Lentement, silencieusement, mais sûrement. »
La rhétorique de la disparition
Il faut toujours se méfier des discours qui parlent de disparition. L’histoire montre qu’ils servent rarement à protéger les libertés ; beaucoup plus souvent à les restreindre. Ce mercredi, au micro de RMC, Louis Sarkozy a choisi cette rhétorique dramatique pour évoquer la démographie française. Les chiffres sont réels. L’angle, lui, est profondément inquiétant.
Car derrière les courbes, ce sont des corps que l’on convoque. Et derrière les corps, ce sont toujours les mêmes que l’on désigne.
Des chiffres réels, un cadrage politique
Oui, la natalité baisse.
Oui, le taux de fécondité est inférieur au seuil de renouvellement.
Oui, la population vieillit.
Mais transformer ces constats en alarme existentielle n’est pas neutre. Dire « nous sommes en train de disparaître » n’est pas une simple formule. C’est une construction politique. Elle installe l’idée qu’une urgence nationale justifierait de déplacer les lignes, y compris celles qui protègent les libertés les plus intimes.
Quand la démographie cherche des responsables
Lorsque la démographie devient une angoisse, elle cherche rapidement des responsables. Et dans ce type de discours, la cible implicite est claire : les femmes, accusées de ne pas enfanter assez, pas assez tôt, ou pas comme il faudrait.
Louis Sarkozy parle de natalité. Mais ce dont il est réellement question, c’est de reproduction. Et la reproduction repose encore, biologiquement et socialement, sur le corps des femmes.
Le glissement vers l’injonction reproductive
Ce discours sous-entend une idée simple et redoutable : si la France vieillit, c’est que les femmes font leurs enfants trop tard, ou choisissent de ne pas en faire.
Ce n’est jamais formulé frontalement, mais tout est déjà là. La carrière féminine devient suspecte. Le choix de ne pas avoir d’enfant devient une anomalie sociale. Le temps biologique des femmes devient une question politique. Le corps féminin cesse d’être un espace de liberté pour devenir une variable d’ajustement démographique.
Le natalisme, une dérive déjà analysée
Ce glissement n’a rien d’anodin. Il s’inscrit dans une logique que j’ai déjà analysée dans un précédent article, où j’expliquais comment le natalisme, lorsqu’il dérape, transforme le corps des femmes en politique publique :
https://pensercestdesobeir.com/2025/07/quand-le-natalisme-derape-le-corps-des-femmes-nest-pas-une-politique-publique/
Les angles morts du discours nataliste
Ce qui frappe dans les propos de Louis Sarkozy, ce n’est pas seulement ce qui est dit, mais ce qui est soigneusement évité. Aucune mention du coût réel de la parentalité. Aucune mention de la précarité économique, de la crise du logement, de l’effondrement des services publics, de l’inégalité massive dans la répartition des tâches domestiques et parentales. Aucune mention de l’impact durable de la maternité sur les carrières féminines.
À aucun moment la question n’est posée ainsi : dans quelles conditions donne-t-on réellement envie de faire des enfants ? La réponse implicite est plus brutale : il faudrait en faire malgré tout.
Une vieille tentation autoritaire
Ce discours s’inscrit dans une tradition politique ancienne, celle du natalisme inquiet, qui confond vitalité démocratique et nombre de berceaux. Partout où cette logique s’est imposée, elle a produit les mêmes effets : culpabilisation des femmes sans enfants, pression sociale accrue sur la maternité, normalisation d’un modèle familial unique, restrictions progressives des droits reproductifs.
Ce n’est jamais la solidarité qui en sort renforcée, mais le contrôle.
Le corps des femmes n’est pas une politique publique
Une société ne disparaît pas parce que ses femmes choisissent différemment leurs vies. Elle se fragilise lorsqu’elle refuse de regarder les causes profondes de ces choix. On ne relance pas une natalité par des slogans, des injonctions ou des discours virilistes sur le déclin. On ne construit pas l’avenir en gouvernant par la peur.
Le corps des femmes n’est pas une politique publique. Il n’est pas un levier électoral. Il n’est pas une réponse à l’angoisse démographique. Et toute société qui commence à l’oublier se trompe lourdement de combat.

