Elles cuisinent des tartes aux pommes, portent des robes fleuries, sourient à leur mari avec dévotion et se revendiquent féministes. Bienvenue dans l’univers paradoxal des “tradwives”, ces femmes qui prônent un retour assumé aux rôles traditionnels de genre. Mouvement marginal ou retour insidieux du patriarcat ?
Une femme au foyer 2.0
Longtemps perçue comme une figure dépassée, associée à une époque marquée par l’assignation des femmes à la sphère domestique, la femme au foyer connaît aujourd’hui un retour inattendu sur le devant de la scène. Ce retour ne passe plus par les manuels de bonnes manières ou les publicités des années 50, mais par Instagram, TikTok ou YouTube, où elle réapparaît sous une nouvelle appellation : celle de tradwife, contraction de « traditional wife ».
La tradwife se présente comme une femme qui choisit pleinement un rôle conjugal traditionnel : elle ne travaille pas à l’extérieur, se consacre au foyer, à l’éducation des enfants, à l’entretien de la maison, à la cuisine, au linge, et revendique cet engagement comme un choix personnel, assumé, épanouissant. Elle n’est pas marginale, ni isolée : elle est connectée, active en ligne, souvent très au fait des codes du lifestyle et du marketing d’influence.
Ce qui distingue la tradwife contemporaine de la femme au foyer d’autrefois, c’est sa volonté de mettre en scène son quotidien, de l’esthétiser, de le présenter comme un art de vivre et une philosophie. Sur les réseaux sociaux, on découvre des routines ménagères orchestrées avec soin, des tenues inspirées des années 40 ou 50, des goûters maison et des intérieurs immaculés. La vie domestique y est transformée en tableau harmonieux, presque idyllique. Il ne s’agit plus seulement d’être au service de son foyer, mais de faire de cette vie un objet d’inspiration.
Cette posture s’inscrit à rebours des injonctions contemporaines à la réussite professionnelle, à l’indépendance financière ou à la compétition permanente. Elle prend souvent la forme d’un rejet du modèle de la femme forte épuisée par la double journée, soumise à la pression de performance, et trop éloignée de ce que certaines considèrent comme leur vocation profonde. Dans ce contexte, certaines tradwives affirment retrouver du sens, de la paix, une cohérence de vie qui leur avait échappé.
Mais cette réhabilitation du foyer ne va pas sans poser question. Car derrière les apparences d’un choix personnel et libre, se profile aussi une forme de retour à des rôles genrés rigides, valorisant la complémentarité homme-femme au détriment de l’égalité. La mise en scène soigneusement contrôlée de cette domesticité heureuse occulte souvent la réalité du travail invisible qu’elle implique, ainsi que les rapports de pouvoir qu’elle naturalise.
La tradwife, version 2.0, n’est donc pas seulement une figure du passé réactualisée. Elle est le symptôme d’un malaise contemporain face à un monde professionnel jugé hostile, d’un besoin de repères stables, mais aussi d’une tension profonde entre liberté individuelle et normes sociales réaffirmées sous une forme plus douce, plus séduisante.
Un phénomène globalisé
Si le terme tradwife est anglo-saxon, le phénomène qu’il désigne dépasse largement les frontières linguistiques et culturelles. Porté par les réseaux sociaux, il s’adapte aux imaginaires locaux, à l’histoire des rôles de genre dans chaque pays, et aux tensions contemporaines entre modernité et tradition. Il existe donc autant de déclinaisons du modèle tradwife que de contextes culturels, bien que toutes partagent un socle commun : la valorisation d’un retour aux rôles genrés, au sein d’un couple hiérarchisé, sous des dehors esthétiques souvent séduisants.
Ce retour à la “féminité traditionnelle” prend tour à tour les traits de la religion, de la nostalgie, du rejet du progrès ou du besoin de repères dans un monde en crise. À travers quelques exemples, on peut mieux comprendre comment cette figure hybride se construit et se transforme selon les territoires.
États-Unis : idéologie et religion
Le phénomène trouve ses racines les plus visibles dans les milieux conservateurs américains. Des figures comme Alena Kate Pettitt (The Darling Academy), ou l’influenceuse Ayla Stewart, également connue sous le pseudonyme Wife With A Purpose, en ont fait de véritables étendards idéologiques. Être une tradwife, dans leur discours, signifie refuser les valeurs du féminisme, dénoncer la course à la carrière, et s’opposer au relativisme moral. Il s’agit de revendiquer une soumission volontaire au mari, perçue comme ordre naturel ou divin.
Cet engagement est souvent nourri par une vision chrétienne fondamentaliste, qui réaffirme les rôles sacrés d’épouse, de mère, de femme au foyer. Mais derrière cette image lisse de la féminité retrouvée, se cache parfois un discours plus radical : nationalisme blanc, peur du métissage, appel à la préservation d’une famille « pure », blanche, hétérosexuelle, patriarcale. Des glissements vers les sphères alt-right ont été largement documentés, faisant du mouvement tradwife un instrument de réarmement culturel de l’extrême droite américaine.
Royaume-Uni : nostalgie vintage
Au Royaume-Uni, le mouvement arbore des allures plus douces, presque romantiques, à travers une esthétique rétro très travaillée. Il s’ancre dans une nostalgie visuelle des années 40-50 : robes cintrées, gâteaux faits maison, porcelaine anglaise, broderie et jardinage. Des femmes comme Pettitt ou d’autres figures britanniques mettent en scène une féminité soignée et discrète, dans une atmosphère “cosy”, rassurante.
Cette déclinaison britannique du phénomène se veut souvent apolitique en apparence : il ne s’agit pas de revendiquer une soumission stricte, mais plutôt une forme de ré-enchantement domestique. Pourtant, cette mise en scène du bonheur conjugal et de la douceur féminine porte en creux une critique du féminisme contemporain, jugé trop radical, trop revendicatif ou en décalage avec les besoins réels des femmes et des couples. La frontière entre nostalgie inoffensive et rejet implicite des luttes pour l’égalité reste floue.
France : entre importation et tradition catholique
En France, le terme tradwife reste encore discret, mais les idées et les pratiques qu’il recouvre gagnent du terrain dans certaines sphères, notamment catholiques conservatrices ou communautaires rurales. On les retrouve dans des blogs, des comptes Instagram ou des chaînes YouTube qui prônent la féminité sacrée, l’éducation à la maison, le refus du consumérisme, le retour à la terre.
La tradwife à la française peut être écologiste, végétarienne, éduquée, faire son pain au levain, allaiter ses enfants plusieurs années, bannir les écrans, porter des robes longues en lin, tout en défendant une vision stricte de la complémentarité homme-femme. On est loin de la caricature rétrograde ; le discours se présente comme spirituel, alternatif, voire progressiste dans ses valeurs écologiques ou de décroissance. Mais cette modernité apparente masque souvent une rigidité normative très forte dans les rapports de genre, justifiée par la nature, la foi ou la tradition.
Ce modèle séduit certaines femmes en quête de cohérence, de repères ou de paix intérieure, dans un monde jugé trop rapide, désincarné, agressif. Mais il reproduit, derrière une esthétique poétique ou minimaliste, les fondements d’un ordre patriarcal, désormais recyclé en style de vie inspirant.
Ce que les tradwives revendiquent
Loin d’un simple repli réactionnaire, les tradwives se présentent comme des femmes conscientes et critiques vis-à-vis des modèles dominants. Leur choix, expliquent-elles, n’a rien d’une soumission passive, mais relève au contraire d’une démarche personnelle, assumée, presque militante. À rebours des discours progressistes qui valorisent l’autonomie économique et l’émancipation par le travail, elles affirment une autre forme de liberté, centrée sur la sphère domestique.
Leurs arguments s’articulent autour de plusieurs axes :
– Une critique du féminisme contemporain, accusé d’avoir invisibilisée le travail domestique et d’avoir fait de la carrière professionnelle l’unique horizon désirable pour les femmes. Le mouvement aurait ainsi, selon elles, échangé une forme d’oppression contre une autre : celle de la compétition permanente, du stress, de la double journée.
– Le rejet d’un modèle unique : toutes les femmes, affirment-elles, ne se retrouvent pas dans l’injonction à être « fortes, indépendantes et performantes ». La maternité, la douceur, la stabilité conjugale sont également des aspirations légitimes et parfois plus épanouissantes que la réussite sociale.
– La valorisation du foyer comme espace d’expertise et de soin : loin d’être une zone d’aliénation, la maison devient un lieu de savoir-faire, d’attention portée aux autres, de transmission. Gérer un foyer, élever des enfants, organiser la vie familiale est perçu non comme une corvée, mais comme une vocation.
– Un retour au couple différencié : dans leur vision du monde, hommes et femmes ont des rôles distincts mais complémentaires. L’harmonie du foyer dépend, selon elles, d’une répartition claire des responsabilités : l’homme assure la sécurité matérielle, la femme le bien-être quotidien. Cette division des rôles ne serait pas injuste, si elle repose sur le consentement mutuel et la reconnaissance de chacun.
Ce discours repose sur une frontière subtile : il ne s’agit pas d’un appel à remettre toutes les femmes à la maison, mais d’une légitimation de ce choix, souvent décrié, comme un chemin possible vers le bonheur. Là où d’autres dénoncent un retour en arrière, elles revendiquent un retour au réel à une certaine idée de l’équilibre et de l’enracinement.
Une esthétique du bonheur normé
Les comptes tradwives frappent d’abord par leur esthétique soignée. L’œil est attiré par une harmonie de tons pastel, des intérieurs tirés d’un catalogue vintage, une vaisselle fleurie parfaitement alignée sur une nappe repassée, des enfants sages habillés à l’ancienne, des gâteaux dorés juste comme il faut. Chaque publication semble sortir d’un rêve figé dans le temps. Ici, pas de débordement, pas de désordre ni dans la maison, ni dans les émotions. Tout évoque la paix, la douceur, la maîtrise de soi.
Cette mise en scène du quotidien va bien au-delà du simple partage d’une vie domestique. Elle construit une image idéalisée, presque mythifiée, de la féminité traditionnelle. On y retrouve des citations bibliques en légende, des recettes de soupes héritées des grands-mères, des conseils pour « plaire à son mari » ou « tenir sa maison avec grâce », comme s’il s’agissait d’un art sacré à transmettre.
Mais derrière cette perfection affichée, des questions surgissent. Que cache cette esthétique ? Le labeur invisible de journées entières passées à entretenir, cuisiner, soigner sans relâche ? L’effacement de ses propres désirs dans une logique de don constant ? L’angoisse, peut-être, de ne pas être à la hauteur de l’image construite ? Ou bien s’agit-il d’une autre forme de performativité sociale, proche de celle des influenceuses « girlboss » : une vitrine séduisante qui masque la fatigue, les renoncements, les compromis ?
Le foyer mis en scène comme un univers parfait devient alors un outil de distinction. Il ne suffit plus d’être femme au foyer : il faut en faire une œuvre. Il faut que tout respire l’ordre, l’élégance et l’harmonie, au risque de glisser vers une vision normée du bonheur. Ce bonheur-là a des codes, des couleurs, un vocabulaire — et il laisse peu de place à l’imperfection, à l’ambiguïté ou au doute.
Des critiques multiples
Le phénomène tradwife ne laisse personne indifférent. De nombreuses féministes, sociologues et observateurs sociaux y voient une régression soigneusement mise en scène, sous des dehors de liberté retrouvée.
Le mirage du « libre choix » : La première critique vise le caractère supposément libre du choix d’être femme au foyer. Dans une société encore profondément marquée par des inégalités structurelles, ce choix peut être faussé. Revenir au foyer n’est pas toujours un acte volontaire ou serein : il peut résulter d’un épuisement face à la double journée, à la précarité de l’emploi féminin, à la violence symbolique du monde du travail. Ce que certaines tradwives présentent comme un don de soi peut, pour d’autres, apparaître comme une forme d’intériorisation de la domination patriarcale.
Une féminité rétrécie : Le discours des tradwives repose sur un modèle unique de la femme accomplie : douce, maternelle, discrète, entièrement tournée vers les autres. Mais qu’en est-il des femmes célibataires, des mères solo, des femmes sans enfant, des lesbiennes, des artistes, des militantes, des carriéristes ? Ce modèle d’épouse idéale renvoie à une norme excluante et même culpabilisante. Il marginalise celles qui ne se reconnaissent pas dans cette vision de la féminité, ou qui revendiquent d’autres voies d’épanouissement.
Un outil idéologique : Certains courants politiques ont vite saisi l’intérêt stratégique des tradwives. Sous couvert de défendre la famille ou le bon sens populaire, ils instrumentalisent cette image de la femme au foyer pour promouvoir une société hiérarchisée, traditionaliste, voire autoritaire. Les discours sur le « retour à l’ordre naturel » ou « aux vraies valeurs » ne sont jamais très loin. Et derrière l’apparente douceur des publications, certains comptes s’inscrivent dans une rhétorique antiféministe, homophobe ou raciste. L’esthétique rétro sert alors de vitrine à des idéologies beaucoup moins inoffensives.
Le care en question
Le paradoxe est saisissant. Les tradwives valorisent un travail invisible : celui de l’entretien du foyer, de l’attention portée à l’autre, de la douceur domestique. Elles mettent en lumière ce que le féminisme dénonce depuis longtemps : l’invisibilisation du care, ce travail de soin essentiel mais non reconnu. Mais au lieu de revendiquer une juste reconnaissance ou une répartition équitable, elles en font un idéal féminin. Le soin devient vocation. L’abnégation, vertu. Le dévouement, destin.
Le féminisme, à l’inverse, ne rejette pas le care : il en réclame la valorisation, la rémunération, et surtout, le partage. Il affirme que prendre soin ne doit plus être une injonction réservée aux femmes, mais un choix libre, conscient et réversible.
Une nostalgie révélatrice
Le succès du modèle tradwife n’est pas un hasard. Il dit quelque chose de notre époque :
- Des femmes épuisées par la double journée : travail professionnel et charge domestique.
- Des couples en perte de repères, ballotés entre individualisme et quête de sens.
- Un monde du travail perçu comme agressif, déshumanisant, parfois absurde.
- Une société qui promet l’émancipation, mais laisse souvent les femmes seules face à leurs contradictions.
Dans ce contexte, le retour à un rôle traditionnel peut apparaître comme un refuge. Un cadre clair, rassurant, balisé. Un monde où chacun a sa place, son rôle, ses repères. Mais ce refuge est-il un espace de liberté, ou une cage dorée ?
Une rébellion conservatrice ?
La figure de la tradwife trouble parce qu’elle brouille les lignes. Est-elle un rejet des promesses non tenues du féminisme ? Une critique silencieuse d’un monde trop brutal ? Ou un simple produit esthétique, valorisé par l’algorithme et les codes des réseaux sociaux ?
Elle donne l’apparence d’un choix, mais interroge la notion même de liberté. Peut-on vraiment choisir un rôle qui s’inscrit dans une structure inégalitaire, sans en conforter les normes ? Peut-on parler d’émancipation quand ce choix implique l’effacement, la dépendance, l’assignation à résidence ?
Le choix : à quelles conditions ?
Les tradwives affirment avoir choisi. Mais un choix est-il libre s’il s’inscrit dans un système qui valorise certaines postures au détriment d’autres ? Peut-on dire que l’on choisit vraiment, quand refuser ce rôle expose à la critique, au mépris, ou à la précarité ?
Le féminisme ne s’oppose pas au choix d’un mode de vie. Il interroge les conditions dans lesquelles ce choix est fait. Il affirme qu’on ne mesure pas la liberté à la conformité aux normes, mais à la possibilité d’y échapper sans perdre sa dignité, ses droits, ou sa place dans la société.
Le phénomène tradwife pose une question centrale : Peut-on choisir librement un rôle traditionnel, dans une société qui valorise encore largement la domination masculine ?
À lire pour aller plus loin
- « La Femme mystifiée » de Betty Friedan (traduction française)
Un ouvrage fondamental qui a déclenché la deuxième vague féministe en analysant la condition des femmes au foyer et la souffrance liée à la vie domestique imposée. - « Le Temps des femmes » de Mona Ozouf
Une réflexion sur l’histoire des femmes et les évolutions de leurs rôles dans la société occidentale, avec un regard critique sur les modèles traditionnels. - « La Servitude féminine » de Jean-Michel Othoniel
Une enquête sociologique sur la division sexuée du travail et les mécanismes d’assignation des femmes aux tâches domestiques. - « Le Sexe du capital » de Christine Delphy
Une analyse féministe du capitalisme, de la division du travail et de la manière dont le genre structure les rapports sociaux. - « L’Invention du patriarcat » de Gerda Lerner (version française)
Une étude historique majeure qui retrace la construction du patriarcat et les mécanismes d’oppression des femmes à travers les âges.
