Les mots qui nous gouvernent est une série d’articles qui interroge les mots devenus évidents dans nos sociétés. Derrière leur apparente neutralité se cachent souvent des visions du monde, des rapports de pouvoir et des façons d’organiser nos vies.
Nous avons grandi avec cette idée simple : si l’on travaille dur, si l’on fait des efforts, alors on réussira. À l’école, au travail, dans le sport, dans les discours politiques, le mérite est présenté comme une évidence morale. Il rassure. Il donne l’impression que le monde est juste.
Mais si le mérite n’était pas aussi neutre qu’on le croit ?
Et si ce mot servait parfois à rendre acceptables les inégalités sociales ?
Pourquoi ce mot semble évident
Le mérite paraît presque naturel. Dès l’enfance, nous apprenons qu’il faut « mériter » une récompense : une bonne note, un salaire, une promotion, une reconnaissance. Celui qui réussit aurait travaillé plus que les autres. Celui qui échoue n’aurait pas fait assez d’efforts.
Cette vision est profondément ancrée dans nos sociétés modernes. Elle donne du sens au travail, à la compétition, à l’école républicaine. Elle permet aussi de croire que chacun possède les mêmes chances au départ.
Le mérite flatte également notre besoin de contrôle.
Si la réussite dépend uniquement de nos efforts, alors le monde paraît prévisible : travailler plus permettrait forcément de s’en sortir.
Mais cette promesse est-elle réellement tenue ?
Ce que le mérite cache vraiment
Le problème du mérite, c’est qu’il oublie souvent les conditions de départ.
Peut-on concrètement comparer deux individus ayant grandi dans des environnements totalement différents ? L’un avec des parents diplômés, du temps, de l’argent, de la stabilité ; l’autre avec la précarité, les discriminations, les violences sociales ou le décrochage scolaire ?
Le mérite transforme fréquemment des privilèges invisibles en qualités personnelles.
Celui qui réussit attribue sa réussite à son travail. Celui qui échoue intériorise parfois sa situation comme une faute individuelle. Le système devient alors presque impossible à remettre en question : si chacun est responsable de sa place, pourquoi parler d’inégalités structurelles ?
Le mérite peut ainsi devenir une machine morale redoutable :
- les gagnants se sentent légitimes ;
- les perdants culpabilisent ;
- les inégalités paraissent naturelles.
Dans un monde obsédé par la performance, ne pas réussir devient presque une faute personnelle.
Qui a intérêt à cette définition ?
L’idéologie du mérite profite particulièrement aux sociétés fondées sur la compétition économique.
Si chacun croit que sa situation dépend uniquement de ses efforts :
- les injustices sociales deviennent moins visibles ;
- les privilèges hérités sont minimisés ;
- les mécanismes collectifs disparaissent derrière les responsabilités individuelles.
Le mérite permet aussi de maintenir l’ordre social sans avoir besoin de coercition permanente. Les individus s’auto-disciplinent : ils travaillent plus, se forment davantage, acceptent parfois l’épuisement dans l’espoir d’une récompense future.
Dans le monde du travail, le mérite est omniprésent :
- culture du dépassement de soi,
- obsession de la productivité,
- valorisation de l’hyperactivité,
- glorification des “self-made men”.
Pourtant, combien de travailleurs essentiels restent invisibles malgré leurs efforts ?
Le mérite sélectionne de temps en temps moins les plus compétents… que ceux qui maîtrisent déjà les codes sociaux attendus.
Ce que disent chercheurs et philosophes
Le sociologue Pierre Bourdieu a largement montré que l’école ne corrige pas toujours les inégalités : elle peut aussi les reproduire en valorisant les codes culturels des classes favorisées. Les élèves les mieux armés socialement apparaissent alors comme les plus « méritants ».
François Dubet critique lui aussi l’illusion méritocratique : plus une société affirme que chacun réussit selon son mérite, plus l’échec devient difficile à supporter pour ceux qui restent en bas de l’échelle.
Le philosophe Michael Sandel parle même de la « tyrannie du mérite ». Selon lui, la méritocratie produit une humiliation silencieuse : les vainqueurs deviennent arrogants, les autres se sentent responsables de leur situation.
Quant à Simone Weil, elle rappelait déjà que la société valorise rarement ceux qui accomplissent les tâches les plus indispensables.
Et si on pensait autrement ?
Remettre en question le mérite ne signifie pas nier les efforts, le travail ou l’engagement individuel.
Mais cela oblige à regarder une réalité plus complexe :
- Nous ne partons pas tous du même endroit ;
- Les réussites sont aussi collectives ;
- Les conditions sociales comptent ;
- Certains efforts restent invisibles.
Peut-être faudrait-il passer d’une société qui glorifie uniquement la compétition à une société qui reconnaît davantage la solidarité, l’entraide et la dignité humaine indépendamment de la performance.
Car derrière le mot « mérite » se cache une question essentielle : une personne a-t-elle de la valeur seulement lorsqu’elle prouve qu’elle la mérite ?
