Résilience : outil de reconstruction ou injonction à se taire ?

Résilience : outil de reconstruction ou injonction à se taire ?
Et si la résilience devenait parfois une façon polie de demander aux gens d’endurer l’inacceptable ?

Les mots qui nous gouvernent est une série d’articles qui interroge les mots devenus évidents dans nos sociétés. Derrière leur apparente neutralité se cachent souvent des visions du monde, des rapports de pouvoir et des façons d’organiser nos vies.

Il y a quelques années encore, le mot résilience appartenait surtout au vocabulaire de la psychologie. Aujourd’hui, il est partout. Après un burn-out, un deuil, une séparation, une maladie, une injustice sociale ou même une crise politique, on nous invite à être résilients.

Le mot semble positif. Presque réconfortant. Il évoque la capacité à se relever, à survivre aux épreuves, à continuer malgré les blessures.

Mais une question mérite d’être posée : la résilience nous aide-t-elle toujours à guérir… ou devient-elle parfois une manière élégante de nous demander d’endurer l’inacceptable ?

Pourquoi ce mot semble évident

À première vue, qui pourrait critiquer la résilience ?

Le terme évoque une force intérieure admirable : celle de continuer à avancer malgré les difficultés. Dans l’imaginaire collectif, être résilient, c’est refuser d’être détruit par les événements.

Le mot s’est imposé après les attentats, les crises sanitaires, les catastrophes naturelles, mais aussi dans nos vies privées. On encourage chacun à “rebondir”, à se reconstruire, à transformer les blessures en force.

Dans une société qui valorise le dépassement de soi, la résilience semble presque une qualité morale. Celui qui souffre, mais continue inspire le respect.

Et pourtant, cette valorisation permanente cache parfois une attente silencieuse : tenir bon, quoi qu’il arrive.

Ce que la résilience cache vraiment

Car derrière le mot résilience peut se glisser une idée plus dérangeante : celle selon laquelle il faudrait supporter les difficultés sans trop remettre en question leurs causes.

Souffrance au travail ? Soyez résilient.
Violence sociale ? Apprenez à rebondir.
Précarité ? Adaptez-vous.
Épuisement ? Travaillez sur vous-même.

Progressivement, le problème parait se déplacer. Ce n’est plus le système qui doit changer, mais l’individu qui doit apprendre à mieux encaisser.

La résilience peut alors devenir une responsabilité individuelle écrasante. Si vous n’arrivez pas à vous relever, si vous craquez, si vous êtes épuisé, le risque est de croire que vous avez échoué personnellement.

Comme si souffrir devenait un défaut de résistance.

Le danger est là : transformer une qualité humaine précieuse en injonction permanente.

Qui a intérêt à cette définition ?

L’idée d’une résilience individuelle permanente peut servir une société qui préfère l’adaptation au changement collectif.

Dans le monde du travail, il est parfois plus simple d’apprendre aux salariés à “gérer leur stress” que d’interroger l’organisation qui les épuise.

Dans le discours politique aussi, la résilience permet parfois d’éviter certaines questions gênantes. Après une crise, on valorise ceux qui tiennent bon, davantage que ceux qui interrogent les causes profondes du problème.

L’industrie du développement personnel s’est également emparée du concept : podcasts, livres, formations, coaching… La souffrance devient un marché, avec une promesse implicite : si vous travaillez suffisamment sur vous-même, vous pourrez tout surmonter.

Mais faut-il toujours transformer les blessures en leçons de vie ?

Ce que disent chercheurs et philosophes

Le psychiatre Boris Cyrulnik a largement popularisé le concept de résilience en France. Pour lui, il ne s’agit pas d’effacer la souffrance, mais de retrouver une possibilité de vivre malgré elle. La résilience n’est jamais une obligation ni une performance : c’est un chemin, souvent fragile.

Mais d’autres voix nuancent cette vision. La philosophe Barbara Stiegler critique les sociétés contemporaines qui exigent une adaptation constante des individus. Pourquoi devrions-nous toujours apprendre à nous adapter à des systèmes parfois eux-mêmes dysfonctionnels ?

Le psychanalyste Roland Gori met lui aussi en garde contre une époque qui psychologise des problèmes collectifs. Lorsqu’une souffrance sociale est systématiquement renvoyée à une faiblesse individuelle, le débat politique disparaît.

Et si on pensait autrement ?

Remettre en question la résilience ne signifie évidemment pas nier la force humaine ni le courage de ceux qui se reconstruisent.

Mais peut-être faudrait-il distinguer deux choses : la capacité à survivre aux épreuves… et l’obligation de toujours supporter davantage.

Peut-être avons-nous aussi le droit de dire que certaines situations ne devraient tout simplement pas être supportables.

De temps en temps, désobéir à l’injonction de résilience, c’est aussi refuser de normaliser ce qui nous abîme. Car une société juste ne devrait pas seulement admirer ceux qui tiennent debout.

Elle devrait aussi se demander pourquoi tant de personnes sont poussées au bord de la chute.

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