Les mythes contemporains #1 – Le mythe du mérite

Les mythes contemporains #1 – Le mythe du mérite
Le mérite compte, mais nous ne partons jamais tous de la même ligne.

Et si réussir ne dépendait jamais uniquement de nous ?

Il y a des idées si profondément installées qu’elles finissent par paraître naturelles. Le mérite en fait partie. Nous aimons croire que chacun obtient ce qu’il a gagné par son travail, son courage, sa volonté ou sa persévérance. Cette idée est rassurante. Elle donne du sens à la réussite et semble offrir une règle simple : si l’on travaille suffisamment, si l’on fait les bons choix, si l’on ne renonce pas, alors on finira par avancer.

C’est une belle promesse. C’est aussi une promesse incomplète. Le mérite existe. L’effort existe. La persévérance compte. Le travail peut changer une vie. Mais aucun parcours ne se construit dans le vide. Nous ne commençons pas tous au même endroit, avec les mêmes ressources, les mêmes soutiens, les mêmes possibilités ni les mêmes obstacles. Pourtant, notre société continue souvent à raconter les réussites comme si elles étaient essentiellement individuelles.

C’est ainsi qu’une valeur respectable devient un mythe.

Nous ne partons pas tous de la même ligne

Deux enfants peuvent être aussi intelligents, aussi curieux et aussi volontaires sans disposer des mêmes chances. L’un grandira dans un environnement où les livres sont nombreux, où les études longues semblent normales, où les parents savent comment fonctionne l’école et peuvent aider à choisir une orientation. L’autre devra peut-être découvrir seul les règles d’un système dont personne autour de lui ne maîtrise vraiment les codes.

Cela ne signifie pas que le premier réussira et que le second échouera. Cela signifie simplement que leurs efforts ne produiront pas les mêmes résultats avec la même facilité.

La différence peut sembler minuscule au départ. Une chambre où travailler. Un ordinateur. Une famille capable de financer des études loin du domicile. Une connaissance qui conseille un stage. Une personne qui relit un CV. Quelques mois sans avoir besoin de gagner immédiatement sa vie. Mais ces petits avantages s’accumulent. Ils deviennent du temps, des occasions, des rencontres, de la confiance. À l’inverse, les obstacles s’accumulent eux aussi.

Le mérite mesure alors difficilement ce qu’il prétend mesurer. Comment comparer deux efforts lorsque l’un est soutenu par un environnement favorable et l’autre consacré en partie à simplement surmonter ce qui manque ?

La réussite aime raconter sa propre histoire

Nous avons tendance à reconstruire notre parcours une fois arrivés quelque part. Nous nous souvenons des heures de travail, des sacrifices, des décisions difficiles et des moments où nous avons tenu bon. Tout cela est réel. Mais nous remarquons beaucoup moins facilement les circonstances qui nous ont aidés.

Une rencontre au bon moment. Une famille qui a pu avancer de l’argent. Un enseignant qui a encouragé. Un employeur qui a donné une chance. Une bonne santé. Une enfance relativement stable. Un logement à proximité des opportunités. Un concours passé l’année où les places étaient nombreuses. Un secteur professionnel qui se développe précisément au moment où l’on y entre.

La chance a mauvaise réputation lorsqu’on parle de réussite. Elle semble retirer quelque chose à celui qui a réussi. Pourtant, reconnaître qu’elle existe ne retire rien aux efforts accomplis. Une personne peut avoir énormément travaillé et avoir également bénéficié de circonstances favorables. Les deux choses ne s’annulent pas.

Le problème apparaît lorsque nous effaçons systématiquement la seconde pour ne conserver que la première.

Quand la réussite devient une preuve morale

Le mythe du mérite ne sert pas seulement à expliquer pourquoi certaines personnes réussissent. Il finit aussi par produire un jugement sur celles qui échouent.

Si la réussite est principalement le résultat du travail et de la volonté, alors l’échec devient facilement leur absence. Celui qui n’a pas réussi n’a peut-être pas assez travaillé. Il n’a pas été assez courageux. Il n’a pas saisi les occasions. Il aurait dû se former, déménager, changer de métier, mieux gérer son argent, faire davantage d’efforts. Le raisonnement est confortable parce qu’il évite de regarder les structures. Il transforme un problème collectif en succession de responsabilités individuelles.

Le chômage devient un manque d’adaptation. La pauvreté devient une mauvaise gestion. L’échec scolaire devient un manque de travail. Les difficultés professionnelles deviennent un défaut de volonté. Bien sûr, les choix individuels existent. Ils ont des conséquences. Mais prétendre qu’ils expliquent tout revient à oublier dans quel cadre ces choix sont faits. Choisir n’a pas le même sens lorsque l’on dispose de dix possibilités ou lorsque l’on tente simplement d’éviter la pire.

Le travail ne produit pas toujours la récompense

Le mérite repose aussi sur une autre croyance : celle selon laquelle l’effort finit normalement par être récompensé.

Pourtant, nous connaissons tous des personnes qui travaillent beaucoup sans progresser véritablement. Des salariés consciencieux qui restent mal payés. Des travailleurs exerçant des métiers indispensables mais peu reconnus. Des indépendants qui consacrent des années à une activité qui ne fonctionne pas. Des étudiants brillants qui peinent à trouver leur place. Des personnes dont un accident, une maladie ou une crise économique vient brutalement modifier la trajectoire. À l’inverse, certaines positions avantageuses peuvent être obtenues plus facilement lorsqu’on possède déjà les bons codes, le bon réseau ou le bon patrimoine.

Cela crée une contradiction assez étrange : nous savons parfaitement que le monde fonctionne ainsi et nous continuons pourtant à raconter les parcours individuels comme s’ils constituaient essentiellement la récompense d’un effort. La réalité est moins nette. Le travail augmente souvent les chances de réussir. Il ne garantit jamais la réussite.

Hériter sans avoir l’impression d’hériter

Le patrimoine est sans doute l’exemple le plus évident, mais il n’est pas le seul.

Nous héritons aussi de façons de parler, de nous tenir, de nous présenter, de comprendre les institutions. Nous héritons d’un rapport à l’argent, au travail, aux études, à l’autorité et au risque. Nous héritons d’un carnet d’adresses, parfois sans même nous en rendre compte. Certains héritages sont visibles. Une maison, une somme d’argent, une entreprise familiale. D’autres le sont beaucoup moins. Savoir à qui demander conseil. Être à l’aise lors d’un entretien. Connaître les métiers qui existent. Pouvoir envisager une année d’études supplémentaire sans craindre immédiatement pour son revenu.

Ces avantages ne garantissent rien. Mais ils modifient le champ des possibles. Le mythe du mérite fonctionne précisément parce qu’il rend ces avantages discrets. Celui qui en bénéficie peut sincèrement avoir le sentiment d’avoir tout construit seul. Il a travaillé, pris des décisions et traversé des difficultés. Ce qu’il voit moins, ce sont les portes qu’il n’a jamais eu besoin de forcer.

Le mérite est plus facile à voir chez les gagnants

Nous adorons les histoires de réussite. Elles suivent souvent la même structure : une personne part de rien, travaille énormément, refuse d’abandonner et finit par réussir.

Ces récits ont une force immense parce qu’ils donnent envie d’agir. Ils montrent qu’un destin n’est jamais totalement écrit. Mais ils comportent un piège : nous racontons surtout l’histoire de celui qui a réussi. Nous voyons moins ceux qui ont travaillé tout autant sans parvenir au même résultat.

Pour une entreprise devenue mondiale, combien de projets semblables ont disparu ? Pour un artiste découvert tardivement, combien ont travaillé toute une vie sans rencontrer leur public ? Pour une personne qui raconte avoir quitté un emploi stable pour réaliser son rêve, combien ont pris le même risque et perdu leurs économies ? Nous transformons parfois l’exception en démonstration. Puisque quelqu’un a réussi, nous concluons que tous auraient pu réussir. C’est oublier que la possibilité n’est pas la probabilité.

Reconnaître les déterminismes ne signifie pas renoncer

À ce stade, une objection apparaît presque automatiquement : si tout dépend de notre origine, de notre environnement ou de la chance, pourquoi faire des efforts ? Mais personne ne dit que tout est déterminé.

C’est précisément l’un des problèmes du débat autour du mérite : nous avons souvent l’impression qu’il faudrait choisir entre deux visions extrêmes. Soit chacun serait entièrement responsable de son destin, soit nous ne serions que les produits impuissants de notre milieu. La réalité se situe évidemment entre les deux.

Nous faisons des choix. Nous pouvons apprendre, travailler, changer, nous tromper, recommencer. Certaines personnes parviennent à franchir des obstacles considérables. Mais notre liberté s’exerce toujours à l’intérieur de conditions que nous n’avons pas choisies. Comprendre cela ne conduit pas au fatalisme. Cela conduit simplement à une vision plus juste de ce que signifie réussir.

Peut-être faudrait-il parler moins de mérite

Le mot lui-même pose peut-être problème. Dire qu’une personne « mérite » sa réussite suggère rapidement que d’autres mériteraient leur situation. On pourrait pourtant reconnaître le travail sans transformer la réussite en récompense morale. Féliciter la persévérance sans prétendre qu’elle explique tout. Admirer un parcours sans en faire une règle universelle. Nous pourrions aussi regarder autrement ceux qui n’ont pas réussi selon les critères habituels. Leur situation ne raconte pas nécessairement leur valeur, leur courage ou la quantité d’efforts qu’ils ont fournis.

Nous gagnerions peut-être même à remplacer certaines questions. Au lieu de demander : « Qu’a-t-il fait pour réussir ? », demander aussi : « Qu’est-ce qui lui a permis de réussir ? »

Au lieu de demander : « Pourquoi n’a-t-elle pas réussi ? », regarder aussi : « Quels obstacles a-t-elle rencontrés ? » Ces questions ne suppriment pas la responsabilité individuelle. Elles élargissent simplement le regard.

Le mythe qui nous rassure

Le mérite est séduisant parce qu’il nous donne l’impression de vivre dans un monde prévisible. Travailler mène à la réussite. Faire les bons choix protège de l’échec. Chacun finit par obtenir ce qu’il mérite.

Cette croyance nous rassure aussi personnellement. Si notre réussite vient entièrement de nous, alors nous pouvons en être pleinement fiers. Et si les difficultés des autres viennent principalement de leurs choix, nous n’avons pas vraiment à interroger l’organisation de la société. Mais le monde n’est ni aussi simple ni aussi juste.

Nous pouvons être fiers de nos efforts tout en reconnaissant ce que nous devons aux autres, aux circonstances et parfois au hasard. Nous pouvons encourager le travail sans prétendre qu’il suffit toujours. Nous pouvons défendre la responsabilité individuelle sans transformer chaque échec en faute personnelle.

Le mérite n’est pas un mensonge. Il devient un mythe lorsque nous voulons lui faire expliquer à lui seul la place que chacun occupe. Et peut-être est-ce cela, finalement, qu’il faut désapprendre : croire que ceux qui sont arrivés en haut ont nécessairement davantage mérité que ceux qui sont restés en bas.

Parce qu’entre le point de départ et le point d’arrivée, il y a bien plus que notre seule volonté.

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