Les mots qui nous gouvernent est une série d’articles qui interroge les mots devenus évidents dans nos sociétés. Derrière leur apparente neutralité se cachent souvent des visions du monde, des rapports de pouvoir et des façons d’organiser nos vies.
Le terme incivilités s’est imposé partout. Dans les médias, les discours politiques, les réunions de copropriété, les conversations du quotidien. Bruit, agressivité, dégradations, irrespect, tensions dans les transports ou dans l’espace public : tout semble désormais rangé sous cette étiquette.
Le mot paraît évident. Il désigne ce qui dérange, ce qui rompt les règles du vivre-ensemble.
Mais une question mérite d’être posée : parler d’« incivilités » aide-t-il vraiment à comprendre ce qui se passe… ou permet-il surtout d’éviter les questions plus inconfortables ?
Pourquoi ce mot semble évident
À première vue, difficile de contester son usage.
Qui apprécierait les insultes dans la rue, les déchets abandonnés, les intimidations, les nuisances sonores ou les comportements agressifs ? Le terme parait pratique parce qu’il rassemble une multitude d’attitudes perçues comme irrespectueuses.
Il donne aussi l’impression de nommer un malaise collectif : quelque chose se serait dégradé dans les rapports humains. Beaucoup ont le sentiment d’une société plus tendue, plus impatiente, parfois plus brutale.
Le mot rassure parce qu’il paraît simple. Il identifie un problème visible et désigne des comportements à corriger.
Pourtant, cette apparente évidence mérite d’être interrogée.
Ce que ce terme cache parfois
Car derrière l’expression incivilités se glisse souvent une simplification.
Le risque est de réduire des situations complexes à une question de mauvaises manières ou d’éducation individuelle. Or les tensions du quotidien ne surgissent jamais dans le vide.
Précarité, fatigue sociale, services publics dégradés, sentiment d’abandon, promiscuité, inégalités territoriales, isolement : ces réalités influencent aussi les comportements.
Lorsqu’un mot regroupe tout — du papier jeté au sol à l’agressivité verbale — il finit par brouiller les distinctions nécessaires.
Surtout, il déplace discrètement la question. Au lieu de se demander pourquoi certaines tensions augmentent, on s’interroge uniquement sur comment sanctionner davantage.
La cause disparaît derrière le symptôme.
Comme si le problème résidait seulement dans les individus et jamais dans le contexte qui produit ces crispations.
Qui a intérêt à cette définition ?
L’usage du terme incivilités présente un avantage : il permet de parler d’ordre sans évoquer les déséquilibres sociaux.
Dans le débat public, il est souvent plus facile de dénoncer des comportements visibles que d’ouvrir des discussions plus complexes sur la pauvreté, le mal-être collectif, l’organisation urbaine ou l’épuisement social.
Le vocabulaire n’est jamais neutre. Qualifier certaines situations d’« incivilités » peut parfois donner l’impression que le problème relève uniquement de responsabilités individuelles, alors même que des dynamiques économiques, territoriales ou institutionnelles jouent un rôle important.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut excuser les violences du quotidien. Mais comprendre n’est pas justifier. Nommer autrement permet de mieux agir.
Ce que disent chercheurs et philosophes
Le sociologue Norbert Elias a montré combien les règles de comportement évoluent avec les sociétés. Ce qui apparaît acceptable à une époque peut devenir intolérable à une autre.
Robert Castel a travaillé sur les mécanismes de désaffiliation sociale : lorsque les protections collectives s’affaiblissent, les tensions quotidiennes tendent aussi à augmenter.
Le philosophe Michel Foucault rappelait que les mots utilisés pour désigner certains problèmes participent aussi à organiser des réponses politiques. Nommer une situation, c’est déjà orienter la manière dont une société choisit d’y répondre.
Autrement dit : selon les termes employés, on ne regarde pas les mêmes responsabilités.
Et si on pensait autrement ?
Remettre en question le mot incivilités ne revient pas à nier les difficultés du quotidien.
Le respect reste indispensable pour vivre ensemble. Mais peut-être faudrait-il accepter une idée plus nuancée : certains comportements ne relèvent pas seulement d’un manque de savoir-vivre, mais aussi d’un malaise plus profond. Avant de condamner uniquement les gestes visibles, faudrait-il parfois se demander ce qu’ils racontent d’une époque.
Car lorsqu’une société parle sans cesse d’« incivilités », elle dit peut-être aussi quelque chose de ses propres fragilités.

