Catherine Ringer est morte. Dans la nuit du 14 septembre 2026, une des voix les plus singulières de la musique française s’est éteinte à l’âge de 68 ans, emportée par un cancer foudroyant. Pourtant, comment imaginer Catherine Ringer silencieuse ? Sa voix reste là, immense, insolente, cabossée, théâtrale, capable de rugir, de murmurer, de rire, de grincer, de séduire et de repousser dans la même chanson. Une voix qui ne ressemblait à aucune autre parce que Catherine Ringer avait toujours refusé de ressembler à ce que l’on attendait d’une femme, d’une chanteuse ou d’une artiste.
Sur ce blog, nous parlons souvent de liberté, d’insoumission et de celles et ceux qui refusent de marcher dans les traces préparées pour eux. Catherine Ringer avait donc toute sa place ici. Elle n’était pas seulement la voix des Rita Mitsouko. Elle incarnait une manière d’être au monde, de créer et de vieillir sans demander la permission.
Une fille qui ne rentrait dans aucune case
Catherine Ringer naît le 18 octobre 1957 à Suresnes. Sa mère est architecte et son père, Sam Ringer, est peintre. Juif polonais, il a survécu à plusieurs camps de concentration et lui transmettra, selon elle, une formidable force de vie. Elle quitte l’école à quinze ans et se tourne vers le théâtre, la danse, le chant et la performance. Elle ne choisit pas une route clairement balisée : elle les emprunte toutes, les traverse, les mélange et parfois les dynamite.
À la fin des années 1970, elle rencontre Fred Chichin. Lui non plus ne semble pas particulièrement pressé d’obéir aux conventions. Ensemble, ils fondent les Rita Mitsouko. Rien, chez eux, ne ressemble alors à ce que l’industrie musicale sait vendre facilement. Leur nom est étrange, leur apparence extravagante et leur musique mélange le rock, la pop, le funk, le punk, la chanson française et des sonorités venues d’ailleurs.
Catherine Ringer chante comme si elle jouait tous les personnages d’une pièce dont elle seule connaîtrait le scénario. Elle grimace, danse, roule les yeux, change de voix et se transforme. Elle peut être drôle et inquiétante, sensuelle et grotesque, fragile et féroce. Dans un monde qui aime les artistes immédiatement reconnaissables et facilement commercialisables, les Rita Mitsouko choisissent l’inclassable. Et l’inclassable devient populaire.
Les Rita Mitsouko : danser au bord du précipice
En 1984, Marcia Baïla bouleverse la musique française. Le morceau est joyeux, coloré et dansant, mais il raconte la disparition de Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe emportée par un cancer. Cette contradiction contient déjà tout l’univers des Rita Mitsouko : la mort et la danse, la douleur et l’exubérance, la gravité cachée derrière les couleurs criardes. On danse, mais le sol tremble.
Le succès est immense. D’autres chansons suivent : Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Y’a d’la haine, Le Petit Train. Des morceaux impossibles à confondre avec ceux d’un autre groupe, parce que les Rita Mitsouko n’imitent personne. Ils inventent leur propre territoire musical, leur esthétique et leur langage.
Même leurs apparitions télévisées semblent venues d’une autre planète. À une époque où l’on attend encore davantage des femmes qu’elles soient jolies, dociles et reconnaissantes, Catherine Ringer choisit l’excès. Elle porte ce qu’elle veut, bouge comme elle veut et refuse d’être seulement séduisante. Elle peut être belle, bien sûr, mais d’une beauté mouvante, vivante et indisciplinée, qui n’attend pas l’approbation du regard masculin pour exister. Elle n’essaie pas de se rendre acceptable : elle impose sa présence.
Une femme que l’on a voulu ramener à son passé
La liberté d’une femme dérange toujours davantage que celle d’un homme. Avant les Rita Mitsouko, Catherine Ringer avait tourné dans des films pornographiques. Elle ne l’a jamais caché, mais d’autres se sont chargés de lui rappeler ce passé, non pour comprendre son parcours, mais pour tenter de l’enfermer dedans.
Lors d’une célèbre confrontation télévisée, Serge Gainsbourg croit pouvoir l’humilier publiquement. La scène est brutale : un homme reconnu, installé et admiré utilise le passé sexuel d’une jeune femme pour tenter de la rabaisser. Le vieux mécanisme est déjà parfaitement huilé. Une femme peut être célèbre, talentueuse et créatrice, il suffira toujours de prononcer le mot destiné à la couvrir de honte.
Mais Catherine Ringer ne baisse pas les yeux. Elle répond et refuse que Gainsbourg décide de ce qu’elle est. Elle ne se laisse réduire ni à ce qu’elle a fait, ni à ce que l’on raconte d’elle, ni à la place que les hommes voudraient lui assigner.
Des décennies plus tard, elle saura pourtant regarder cette période avec davantage de complexité. En 2024, après la prise de parole de Judith Godrèche sur les violences subies dans le cinéma, Catherine Ringer explique s’être reconnue dans une partie de son témoignage. Elle évoque cette époque où, sous prétexte d’art, de provocation et de libération des mœurs, de très jeunes filles ont pu être entraînées dans des situations qu’elles ne maîtrisaient pas réellement.
Cette parole est importante parce qu’elle refuse deux mensonges. Le premier consisterait à dire qu’une femme doit avoir honte de son passé. Le second prétendrait que tout ce qui s’est produit au nom de la liberté sexuelle était nécessairement libre. Catherine Ringer n’efface rien et ne laisse personne simplifier son histoire. Elle reprend possession de son passé avec le regard d’une femme qui a vécu, compris et appris. La véritable liberté n’est pas de prétendre que nous n’avons jamais été vulnérables, mais de pouvoir raconter nous-mêmes ce qui nous est arrivé.
Continuer après Fred
En novembre 2007, Fred Chichin meurt d’un cancer fulgurant à l’âge de 53 ans. Catherine Ringer perd son compagnon, le père de ses trois enfants et celui avec lequel elle formait depuis près de trente ans un couple artistique presque indissociable. Comment continuer lorsque celui avec qui l’on a inventé son propre langage disparaît ?
Elle s’arrête un temps, puis elle revient. Pas pour remplacer Fred ni pour faire semblant que rien n’a changé, mais parce que la musique est toujours là et que les chansons doivent continuer à vivre. Elle chante les Rita Mitsouko, poursuit une carrière sous son propre nom, explore le tango avec Plaza Francia, enregistre de nouveaux albums, monte sur scène, joue, déclame des poèmes et continue de surprendre.
Catherine Ringer aurait pu devenir le monument nostalgique d’une décennie disparue. L’industrie musicale adore transformer ses artistes vieillissants en machines à souvenirs, condamnées à rejouer éternellement leurs anciens succès devant un public venu retrouver sa jeunesse. Elle choisit de rester vivante.
Elle ne gomme ni les années ni les épreuves. Elle apparaît avec ses cheveux devenus blancs, son visage transformé par le temps et cette énergie toujours imprévisible. Elle ne cherche pas à redevenir la jeune femme de Marcia Baïla. Elle continue simplement d’être Catherine Ringer. C’est peut-être cela, la plus belle des désobéissances : accepter de changer sans accepter de disparaître.
Pourquoi Catherine Ringer mérite sa place sur « Penser c’est désobéir »
Catherine Ringer n’a jamais écrit de traité philosophique sur l’insoumission. Elle n’a jamais eu besoin de transformer sa vie en manifeste politique. Elle a fait quelque chose de plus rare : elle a vécu sans mode d’emploi.
Elle a montré qu’une femme pouvait être puissante sans devenir lisse, sensuelle sans être soumise, extravagante sans être ridicule et populaire sans devenir prévisible. Elle a aussi montré que la liberté n’est pas une posture figée. Elle peut se corriger, se questionner et regarder son propre passé avec lucidité. Penser, ce n’est pas défendre éternellement tous les choix que nous avons faits. C’est conserver le droit de les réexaminer.
Désobéir, ce n’est pas seulement provoquer. C’est refuser que les autres écrivent notre histoire à notre place. Catherine Ringer dérangeait les catégories : trop rock pour la variété, trop théâtrale pour le rock, trop populaire pour l’avant-garde et trop étrange pour devenir une chanteuse bien rangée. Elle était la preuve vivante qu’il existe une autre possibilité : créer sa propre case, puis en sortir dès que quelqu’un commence à y coller une étiquette.
Dans une époque qui fabrique des artistes calibrés pour les algorithmes, sa singularité paraît presque révolutionnaire. Aujourd’hui, tout doit être immédiatement reconnaissable, classable, partageable et rentable. Il faut une image cohérente, une communication maîtrisée et une identité visuelle répétée jusqu’à l’écœurement.
Catherine Ringer était cohérente d’une tout autre manière : elle était fidèle à son mouvement. Elle pouvait être clown, tragédienne, chanteuse, danseuse, comédienne, provocatrice, mère, veuve, amante ou enfant d’un survivant. Elle n’avait pas à choisir une seule version d’elle-même pour rassurer le public. Elle nous rappelait que nous sommes multiples et que personne ne devrait avoir à s’amputer d’une partie de soi pour devenir acceptable.
Une voix ne meurt pas lorsqu’elle a ouvert un passage
La mort de Catherine Ringer provoque une émotion particulière parce qu’elle emporte une part de notre paysage intérieur. Ses chansons accompagnaient les fêtes, les voitures, les radios, les cuisines, les nuits et les souvenirs. Nous avons dansé sur des textes qui parlaient souvent de mort, de manque, de haine ou d’histoires d’amour finissant mal. Nous avons chanté sans toujours entendre ce qui se cachait derrière la musique. C’était peut-être cela, son génie : faire danser les blessures.
Catherine Ringer n’était pas un modèle de perfection. Elle était mieux que cela : une permission. La permission d’être étrange, de vieillir, de changer d’avis, de survivre à la perte, de parler avec plusieurs voix et de ne pas devenir la femme raisonnable que le monde attendait.
Elle est morte, mais la liberté qu’elle incarnait ne peut pas être enterrée avec elle. Elle reste dans cette voix qui monte soudain, déraille, rit et repart. Elle demeure dans ces vêtements impossibles, dans cette manière de faire de la scène un territoire sans frontières et dans toutes celles qui refusent encore de baisser les yeux lorsqu’un homme tente de leur apprendre la honte.
Catherine Ringer ne rentrait dans aucune case, alors elle les a toutes fait exploser. Adieu Catherine. Tu n’étais pas seulement une chanteuse. Tu étais une échappée.
Pour aller plus loin
On peut retrouver l’entretien Catherine Ringer, Dire la musique, consacré à ses débuts et à son parcours avec Fred Chichin. Son témoignage de 2024 sur la parole de Judith Godrèche est également disponible dans l’entretien accordé à France Inter.
À réécouter : Marcia Baïla, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Le Petit Train, Y’a d’la haine, C’était un homme et, en solo, l’album Ring n’ Roll.

