La sociologie du quotidien — Pourquoi dit-on toujours « bon courage » ?

La sociologie du quotidien — Pourquoi dit-on toujours « bon courage » ?
Quand une société souhaite du courage à tout le monde

Il y a des expressions que l’on prononce sans même les entendre. Elles sont devenues des réflexes, des automatismes sociaux si banals qu’on ne pense plus à les interroger. « Bon courage » en fait partie. On le dit à quelqu’un qui part travailler, à un collègue qui retourne à son bureau, à une caissière, à un livreur, à celui qui reprend le lundi matin ou à celle qui annonce une journée chargée. La formule paraît gentille, attentive, presque tendre. Pourtant, elle dit beaucoup plus que ce que nous croyons.

Le quotidien comme épreuve

Souhaiter du courage à quelqu’un, c’est supposer qu’il va en falloir. Le mot n’est pas neutre : le courage est normalement ce que l’on mobilise face à une difficulté, une épreuve, un danger ou une situation qui demande de tenir. Or nous l’utilisons désormais pour des choses parfaitement ordinaires : aller travailler, prendre les transports, finir sa journée, reprendre après les vacances, gérer les enfants ou simplement traverser une semaine trop remplie.

C’est peut-être cela qui mérite notre attention. Nous ne réservons plus le courage aux moments exceptionnels ; nous en faisons une ressource nécessaire au fonctionnement quotidien. Comme si vivre normalement était devenu suffisamment fatigant pour que nous ayons besoin de nous encourager les uns les autres à tenir jusqu’au soir.

De « bonne journée » à « bon courage »

« Bonne journée » et « bon courage » ne disent pas la même chose. La première formule souhaite quelque chose d’agréable ; la seconde anticipe la difficulté. « Bonne journée » suppose encore que la journée puisse être bonne. « Bon courage » semble déjà savoir qu’elle ne le sera probablement pas.

C’est d’ailleurs ce qui rend l’expression si juste dans certaines situations. Elle contient une forme de reconnaissance : je vois que ta journée va être longue, que ton travail est pénible, que tu es fatigué, que tu vas devoir encore tenir plusieurs heures. Elle crée une petite solidarité entre ceux qui savent ce que signifie courir après le temps, supporter une charge trop lourde ou arriver au bout d’une semaine avec le sentiment de n’avoir fait que répondre à des obligations.

Mais c’est aussi ce qui la rend troublante. À force d’être répétée, la formule finit par normaliser ce qu’elle constate.

Une politesse de la fatigue

Nous avons fait de l’épuisement une situation tellement ordinaire que nous lui avons presque inventé une formule de politesse. Nous savons que beaucoup de journées sont trop longues, que les transports épuisent, que les tâches s’accumulent, que certains métiers sont physiquement ou psychologiquement difficiles. Nous le savons si bien que nous n’avons même plus besoin de l’expliquer : deux mots suffisent.

« Bon courage » signifie alors quelque chose comme : je sais que ce que tu vas vivre n’est pas simple, je sais que tu n’as probablement pas le choix, et j’espère que tu tiendras. La formule est sincère, souvent bienveillante, mais elle révèle aussi une étrange résignation collective : nous reconnaissons très facilement la pénibilité de la vie quotidienne, beaucoup moins facilement les raisons qui la produisent.

Voir la difficulté sans la questionner

On dit particulièrement souvent « bon courage » à ceux dont la fatigue est visible : les soignants, les vendeurs, les caissiers, les serveurs, les agents d’entretien, les chauffeurs, les livreurs. Dans ces situations, la phrase peut être une véritable marque d’attention. Elle signifie que le travail de l’autre n’est pas invisible, que l’on perçoit l’effort derrière le service rendu.

Mais elle peut aussi devenir une manière très douce de ne pas poser les questions qui dérangent. Pourquoi cette personne doit-elle travailler à ce rythme ? Pourquoi manque-t-elle de collègues ? Pourquoi ses horaires sont-ils si lourds ? Pourquoi certaines professions reposent-elles sur l’idée que ceux qui les exercent doivent constamment tenir, prendre sur eux, être forts ?

Nous observons la difficulté, nous l’admettons, nous compatissons, puis nous poursuivons notre journée. « Bon courage » reconnaît la pénibilité sans nécessairement remettre en cause ce qui la rend possible.

Quand tenir devient une manière de vivre

Notre vocabulaire quotidien est rempli de mots d’endurance. Il faut tenir, ne pas lâcher, résister, prendre sur soi, aller jusqu’au bout. Même le week-end devient parfois un moment destiné à récupérer avant de recommencer, comme si le repos n’était plus une partie de la vie mais une opération de maintenance nécessaire pour redevenir productif le lundi matin.

Il ne s’agit évidemment pas de bannir « bon courage ». La formule peut être chaleureuse, drôle, complice, et parfois elle fait réellement du bien. Ce qui mérite d’être interrogé, ce n’est pas son existence mais sa fréquence. À force de trouver normal qu’il faille du courage pour aller travailler, prendre les transports, gérer les contraintes et arriver jusqu’au soir, nous finissons par oublier qu’une vie quotidienne ne devrait peut-être pas ressembler en permanence à une épreuve d’endurance.

Quand une société souhaite du courage à tout le monde, tous les jours, peut-être faudrait-il commencer par se demander pourquoi vivre normalement en demande autant.

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