Ce livre était formidable. Puis on a découvert l’IA.

Ce livre était formidable. Puis on a découvert l’IA.
Ce livre était formidable. Puis on a découvert l'IA.

Il était promis à un bel avenir littéraire. Les critiques saluaient son écriture, les lecteurs l’achetaient, les jurys s’y intéressaient. C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, avait même remporté le prix du roman Fnac. L’écrivain québécois d’origine haïtienne semblait avoir réussi ce que tant d’auteurs espèrent : toucher un public et obtenir une reconnaissance littéraire. Jusqu’à ce qu’une accusation vienne tout bouleverser. Son roman aurait été écrit, au moins en partie, avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Le 21 octobre 2026, les éditions du Boréal annoncent qu’elles mettent fin à leur collaboration avec l’écrivain. Une analyse des différentes versions de son manuscrit aurait révélé des traces d’utilisation de l’IA, alors que l’auteur avait toujours nié y avoir eu recours. L’éditeur ne réimprimera plus le roman. Il reconnaît pourtant ignorer dans quelle mesure cette technologie est intervenue dans l’écriture. La rupture repose avant tout sur une question de confiance. Entre-temps, l’écrivain a également reconnu des plagiats dans des textes plus anciens. Ces faits méritent évidemment d’être examinés, mais ils ne doivent pas nous empêcher de nous interroger sur ce que cette affaire révèle de notre rapport à la création.

Le livre n’a pourtant pas changé

Car quelque chose me dérange profondément dans cette histoire. Avant que le soupçon ne s’installe, le roman était apprécié pour ce qu’il racontait et pour la manière dont il le racontait. On lui reconnaissait des qualités littéraires. Des lecteurs avaient été émus. Puis la possibilité qu’une machine ait participé à son écriture a suffi à faire vaciller cette reconnaissance. Pourtant, pas une ligne du livre n’a changé. Les personnages sont restés les mêmes, les passages admirés aussi. Ce qui a changé, c’est l’idée que l’on se faisait de leur auteur.

Nous aimons croire que l’écriture appartient à celui qui tient la plume, comme si un roman naissait d’un tête-à-tête exclusif entre un écrivain et son imagination. Cette représentation a quelque chose de romantique. Elle correspond pourtant assez mal à la réalité de l’édition. Un manuscrit peut être profondément retravaillé après les remarques d’un éditeur. Des passages sont supprimés, des dialogues repris, certaines constructions narratives modifiées. Il arrive que le texte publié soit assez différent de celui qui avait été remis initialement. Nous acceptons ces interventions sans considérer automatiquement que l’écrivain a perdu la paternité de son œuvre. Pourquoi la participation d’une intelligence artificielle provoquerait-elle une réaction si différente ?

La question mérite mieux qu’une opposition entre ceux qui défendent la création humaine et ceux qui seraient prêts à laisser les machines tout écrire. Imaginons un auteur qui passe plusieurs années à construire son histoire. Il imagine un personnage, lui donne une existence, décide de son parcours. Il travaille les relations entre les protagonistes, choisit les événements qui vont les transformer et sait ce qu’il souhaite transmettre à travers son récit. Arrivé à l’écriture, il utilise une intelligence artificielle pour rechercher une formulation plus juste ou reprendre un dialogue qui ne le satisfait pas. Est-il devenu moins écrivain pour autant ? Son imagination aurait-elle soudain perdu toute valeur parce qu’il a sollicité un outil capable de produire du texte ?

Il serait absurde de prétendre que les mots ne comptent pas. La littérature ne consiste pas seulement à avoir une bonne idée. Deux écrivains peuvent raconter exactement la même histoire et produire des livres dont l’un nous laissera indifférents tandis que l’autre nous bouleversera. Le style donne au récit sa force. C’est précisément pour cela que le degré d’intervention de l’IA devrait nous intéresser davantage que sa seule présence. Demander une correction n’équivaut pas à déléguer l’intégralité d’un chapitre. Utiliser une proposition pour relancer son inspiration ne signifie pas abandonner la direction de son œuvre. Et si un auteur accepte, refuse, transforme ou réécrit ce que lui propose une machine, ces décisions participent elles aussi à son travail créatif.

Une autre question apparaît alors. Depuis quand exigeons-nous d’un artiste qu’il réalise seul chaque étape de son œuvre ? La photographie a longtemps été regardée avec méfiance par ceux qui considéraient que l’appareil accomplissait une partie du travail. La musique électronique a connu des critiques comparables. Aujourd’hui, personne ne songe sérieusement à nier toute création musicale au seul motif qu’un ordinateur a participé à la composition. Nous avons appris à reconnaître la place des outils dans les pratiques artistiques, sans pour autant renoncer à distinguer les œuvres remarquables des productions médiocres. L’écriture serait-elle condamnée à rester enfermée dans une conception particulière de l’authenticité ?

Quand la machine entre dans l’écriture

Je me demande si notre réaction ne tient pas surtout à la place que nous accordons à l’intelligence humaine. Nous avons accepté que les machines exécutent des tâches physiques à notre place, qu’elles calculent plus rapidement que nous et qu’elles disposent de capacités de traitement qui dépassent largement les nôtres. Mais l’écriture touche à quelque chose que nous pensions profondément personnel. Nous y associons notre sensibilité, notre mémoire, notre manière de comprendre le monde. Découvrir qu’une machine peut produire un texte susceptible de nous émouvoir ébranle cette certitude. Cela nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions être une manifestation exclusivement humaine.

Une intelligence artificielle ne connaît pourtant rien de ce qu’elle raconte par expérience personnelle. Elle peut écrire sur la douleur sans souffrir, évoquer l’enfance sans en avoir vécu une. Elle travaille à partir de modèles statistiques appris sur d’immenses quantités de données. Cette différence est fondamentale. Mais suffit-elle à rendre sans valeur les phrases auxquelles elle contribue ? Lorsque nous lisons un roman, nous ne vivons pas les émotions de son auteur. Nous éprouvons les nôtres, à partir d’un récit que nous interprétons avec ce que nous sommes. Un livre peut nous bouleverser pour des raisons que son écrivain n’avait jamais imaginées. Le sens d’une œuvre ne lui appartient jamais complètement une fois qu’elle rencontre ses lecteurs.

Il reste évidemment la question de la transparence. Un auteur qui affirme avoir écrit seul un roman alors qu’il a largement délégué sa rédaction trompe potentiellement son éditeur et son public. Une œuvre qui reproduirait sans autorisation des passages empruntés à d’autres pose un problème autrement concret. L’intelligence artificielle soulève également des interrogations légitimes sur les textes utilisés pour entraîner les modèles et sur les droits des écrivains dont le travail a contribué à leur développement. Rien de cela ne doit être écarté. Mais ces questions ne se confondent pas avec celle qui nous occupe : un livre devient-il mauvais parce que l’IA est intervenue dans sa fabrication ?

L’affaire Thélyson Orélien est intéressante précisément parce qu’elle place cette contradiction sous nos yeux. Son éditeur affirme avoir découvert des éléments attestant l’utilisation de l’IA, mais ne sait pas quelle part du roman serait concernée. Nous ne pouvons donc pas affirmer que l’écrivain aurait simplement demandé à une machine de lui fabriquer un livre. Nous ne pouvons pas davantage soutenir que son intervention aurait été insignifiante. Cette incertitude devrait inviter à la prudence plutôt qu’aux condamnations définitives sur la valeur littéraire du texte.

L’admiration devenue soupçon

Il existe d’ailleurs un paradoxe dans cette situation. Les professionnels qui avaient apprécié ce roman disposent d’une expérience de lecture que personne ne peut leur retirer. S’ils considèrent désormais que le livre ne mérite plus leur estime, il serait intéressant de comprendre pourquoi. Est-ce parce qu’ils avaient admiré une virtuosité qu’ils croyaient exclusivement humaine ? Parce que le mensonge présumé de l’auteur rend leur enthousiasme inconfortable ? Ou parce qu’ils estiment que la littérature exige, par principe, une écriture qui ne doit rien à une machine ? Chacune de ces positions peut se discuter. Encore faudrait-il les distinguer au lieu de laisser croire que la découverte d’un procédé de fabrication suffit à invalider un jugement esthétique.

Cette affaire nous renvoie aussi à notre manière de valoriser le travail. Nous avons tendance à admirer ce qui demande un effort considérable, comme si la difficulté rencontrée garantissait la qualité du résultat. Un écrivain qui passe dix ans sur son manuscrit nous paraît spontanément plus méritant que celui qui écrit rapidement. Pourtant, le temps consacré à une œuvre n’a jamais constitué une garantie de talent. Certains romans longuement travaillés sont oubliables. D’autres, écrits dans l’urgence, traversent les générations. Pourquoi faudrait-il alors mesurer la valeur d’un livre à la quantité d’efforts que son auteur aurait fournie sans assistance technologique ?

Peut-être avons-nous peur que l’IA rende la création trop facile. Qu’elle permette à n’importe qui de produire un roman, de publier des textes en quantité et de revendiquer une qualité littéraire qu’il n’aurait pas été capable d’atteindre seul. Cette inquiétude n’est pas dénuée de fondement. La multiplication de contenus fabriqués automatiquement peut saturer le marché du livre et rendre plus difficile la découverte de nouvelles voix. Mais l’existence d’un outil accessible à tous ne fait pas de tous ses utilisateurs des artistes. Posséder un appareil photographique ne garantit pas de produire une photographie remarquable. Disposer d’un traitement de texte ne donne pas le talent de raconter une histoire. Avec l’IA, la facilité de produire des phrases ne supprime pas la difficulté de construire une œuvre qui mérite d’être lue.

Ce qui me frappe finalement, c’est la rapidité avec laquelle nous passons de l’admiration au soupçon. Il suffit parfois qu’une pratique nouvelle bouscule nos habitudes pour que nous cherchions d’abord ce qu’elle menace, avant de comprendre ce qu’elle change réellement. Nous avons le droit de préférer les livres entièrement écrits par des humains. Nous pouvons même considérer que cette origine fait partie de notre plaisir de lecture. Mais cette préférence personnelle ne devrait pas devenir une vérité universelle sur ce qui constitue la littérature.

Que voulons-nous vraiment lire ?

Je n’ai pas lu C’était ça ou mourir. Je ne peux donc pas me prononcer sur ses qualités ni sur ce qu’il aurait provoqué chez moi. En revanche, je trouve révélatrice la manière dont son succès s’est transformé en affaire publique. Nous nous sommes passionnés pour la recherche d’une éventuelle machine derrière les mots, alors qu’une autre interrogation mériterait tout autant notre attention : qu’attendons-nous réellement d’un écrivain ? Qu’il nous propose une œuvre qui nous touche, ou qu’il nous garantisse une certaine façon de la fabriquer ?

La réponse appartient à chaque lecteur. Pour ma part, je refuse l’idée qu’un outil puisse, à lui seul, disqualifier une création. Je préfère m’intéresser à ce que l’auteur a voulu faire et à la place qu’il a réellement prise dans son travail. Ce n’est pas accorder un blanc-seing à l’intelligence artificielle. C’est refuser de confondre la manière dont une œuvre a été produite avec la valeur que nous lui reconnaissons.

Et je reviens toujours à cette même interrogation. Si personne n’avait jamais soupçonné l’utilisation de l’IA dans ce roman, continuerait-on aujourd’hui à le célébrer ? Si la réponse est oui, alors il nous faut peut-être accepter que cette polémique parle autant de nos préjugés sur la création que de la littérature elle-même.

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