À force de vouloir tout adoucir, avons-nous fini par rendre le conflit suspect ?
Il y a des mots que l’on n’ose plus discuter. Bienveillance en fait partie. Qui pourrait être contre ? Qui revendiquera ouvertement la dureté, l’indifférence ou la brutalité ? Le mot semble aller de soi. Il rassure, il enveloppe, il adoucit. Il promet des relations plus respectueuses, un management moins autoritaire, une éducation moins violente, une société plus attentive aux autres. Tout cela paraît difficilement contestable. Et pourtant, plus un mot devient consensuel, plus il mérite d’être regardé de près.
Quand une qualité devient une norme
La bienveillance, au départ, désigne quelque chose de simple et de précieux : vouloir le bien d’autrui, ou du moins ne pas lui nuire. Mais depuis quelques années, le mot a quitté le registre de la qualité personnelle pour entrer dans celui de la norme sociale. Il faut être bienveillant avec ses collègues, ses enfants, ses élèves, ses proches, ses clients, ses voisins, parfois même avec ceux qui nous agressent ou nous méprisent. La bienveillance n’est plus seulement proposée. Elle est attendue.
On la retrouve partout. Dans les chartes d’entreprise, les formations au management, les discours éducatifs, les réseaux sociaux, les méthodes de communication, les recommandations sur le couple, la parentalité ou le développement personnel. Le mot est devenu si fréquent qu’il finit parfois par ne plus rien désigner de précis. Il fonctionne comme un marqueur moral. Dire que l’on agit avec bienveillance suffit presque à rendre l’action légitime.
C’est là que le mot commence à devenir intéressant. Car lorsqu’une qualité devient une injonction, elle change de nature. Être bienveillant n’est plus seulement une manière d’être. Cela devient une manière correcte de se comporter. Et tout ce qui s’en éloigne risque alors d’être considéré comme suspect : la colère, la confrontation, le désaccord frontal, le refus, l’exaspération, la critique.
Le conflit n’est pas forcément un échec
Or une société sans conflit n’existe pas. Et surtout, une société sans conflit ne serait pas nécessairement plus juste. La colère peut être légitime. Le désaccord peut être utile. Le conflit peut permettre de poser une limite, de dénoncer une injustice ou de faire évoluer une situation bloquée. Refuser quelque chose n’est pas forcément manquer de bienveillance. Dire clairement qu’un comportement est inacceptable non plus. Il existe même des situations dans lesquelles vouloir à tout prix maintenir une atmosphère apaisée revient à protéger davantage le confort collectif que la personne qui subit le problème.
Au travail, la bienveillance comme vernis
Dans le monde du travail, le mot est particulièrement révélateur. On parle de management bienveillant, d’écoute, de qualité de vie au travail, de communication positive. Mais la bienveillance affichée ne modifie pas nécessairement la charge de travail, les salaires, les objectifs ou les rapports de pouvoir. Une entreprise peut multiplier les discours sur l’écoute et continuer à imposer des conditions de travail difficiles. Un responsable peut se montrer cordial tout en prenant des décisions brutales. Le vocabulaire change plus facilement que les structures.
La bienveillance peut alors devenir une forme de vernis. On invite chacun à mieux communiquer sans toujours remettre en cause ce qui provoque les tensions. On demande aux salariés de rester constructifs, de prendre du recul, de ne pas réagir trop vivement, alors que certaines situations nécessiteraient peut-être autre chose qu’un effort supplémentaire de maîtrise de soi.
Ne pas blesser ne veut pas dire ne jamais contrarier
Le mécanisme existe aussi dans les relations personnelles. Nous avons appris à surveiller nos mots, nos réactions, nos façons de dire les choses. C’est souvent une bonne chose. Mais il arrive que l’on confonde progressivement la bienveillance avec l’obligation de ne jamais déranger. Ne pas blesser devient ne pas contrarier. Ne pas humilier devient ne pas critiquer. Respecter l’autre devient parfois éviter toute parole qui pourrait provoquer de l’inconfort.
Pourtant, une relation sincère suppose aussi la possibilité de dire non. De dire que l’on n’est pas d’accord. De poser une limite. D’exprimer une colère. De reconnaître qu’un conflit existe au lieu de le recouvrir d’un vocabulaire apaisant.
La bienveillance n’est pas la gentillesse permanente. Elle n’est pas davantage l’absence de conflit. On peut être profondément bienveillant et dire une vérité désagréable. On peut protéger quelqu’un en lui refusant quelque chose. On peut respecter une personne sans approuver son comportement. À l’inverse, on peut se montrer parfaitement aimable tout en évitant soigneusement de prendre position.
Quand la forme finit par remplacer le fond
C’est peut-être là que le mot nous gouverne le plus discrètement. En nous faisant croire qu’une relation saine serait une relation débarrassée de toute tension. Comme si la bonne manière de vivre ensemble consistait à lisser les aspérités, calmer les colères et transformer chaque désaccord en conversation parfaitement maîtrisée.
Mais toutes les colères ne sont pas excessives. Tous les conflits ne sont pas toxiques. Toutes les critiques ne sont pas violentes. Certaines tensions signalent simplement qu’une limite a été franchie ou qu’un déséquilibre existe.
À force de vouloir protéger chacun de l’inconfort, on risque aussi de rendre suspect tout ce qui dérange. Celui qui se met en colère devra expliquer pourquoi il n’a pas su rester calme. Celui qui refuse devra justifier son manque de souplesse. Celui qui critique sera invité à reformuler. Et la question initiale disparaîtra parfois derrière la manière dont elle a été exprimée.
La forme finit alors par prendre le dessus sur le fond.
La bienveillance n’oblige pas à tout accepter
Il ne s’agit évidemment pas de défendre la brutalité ou l’agressivité. Il s’agit simplement de rappeler qu’une société ne devient pas plus juste parce qu’elle devient plus douce dans son vocabulaire. Elle le devient lorsque les situations injustes sont réellement traitées.
La bienveillance reste une qualité précieuse tant qu’elle demeure un choix et une disposition envers les autres. Elle devient plus problématique lorsqu’elle sert à définir la manière acceptable de réagir à tout. Peut-être faudrait-il donc se méfier un peu des mots que personne ne peut raisonnablement contester. Non pas parce qu’ils seraient mauvais, mais parce qu’ils peuvent finir par nous empêcher de voir ce qu’ils recouvrent.
Être bienveillant n’oblige pas à tout accepter. Parfois, respecter l’autre commence justement par accepter le désaccord.
